Foire du Livre de Pékin: RSF enjoint les éditeurs à refuser la censure chinoise

Après la polémique déclenchée par les Presses Universitaires de Cambridge, et alors que débute la Foire du livre de Pékin, RSF enjoint les éditeurs internationaux à ne pas mettre le doigt dans l’engrenage de la censure chinoise.

La 24e Foire internationale du livre de Pékin s’est ouvert jeudi, mettant en avant des thématiques sans danger comme “le style de vie, la déco, la santé et le bien-être.” Officiellement, pas de censure, mais la question est sur toutes les lèvres après la polémique impliquant la semaine dernière les Presses Universitaires de Cambridge (CUP) . La prestigieuse maison d'édition a en effet annoncé son intention de bloquer depuis la Chine l’accès à plus de 300 articles de sa revue de sinologie China Quarterly.


Les articles mis à l’index, dont le plus ancien remonte à 2001, traitent de sujets que Pékin considère comme sensibles: Tian’anmen, le Tibet, Taïwan, le Xinjiang, la Révolution culturelle, les insurrections, la corruption… et les biographies de ses anciens leaders. L’éditeur a justifié sa décision par la nécessité de "permettre que d'autres documents académiques et pédagogiques (…) restent accessibles aux chercheurs et enseignants sur ce marché”. En clair: il s’agit de préserver son existence sur la marché chinois.


L’annonce a provoqué un véritable tollé. Une pétition a notamment recueilli plus de 1 300 signatures. L'éditeur a fini par faire machine arrière en rétablissant l'accès complet aux articles, mais la réputation de la vénérable institution britannique - dont la première publication en 1534 précède de trente ans la naissance de Shakespeare - n’en sort pas indemne.


La Chine entreprend de réécrire le monde


Le milieu universitaire international ne cache pas son indignation. “En tant que chercheurs, nous croyons en l’échange libre et ouvert des idées et des informations sur tous les sujets, et pas seulement ceux sur lesquels il y a consensus, explique Christopher Balding, professeur associé à la Peking University HSBC School of Business, basé à Shenzhen (sud de la Chine), à l’initiative de la pétition en ligne. Il est gênant (…) que la Chine essaie d’exporter sa censure sur des sujets qui ne cadrent pas avec sa vision de la réalité.”


Une autre publication du groupe CUP, le Journal des Études Asiatiques, a aussi confirmé que les autorités chinoises lui avait demandé de bloquer l’accès à une centaine d’articles.


Ces deux demandes ne sont pas un cas isolé, elles font partie d’un plan à grande échelle que déploient les autorités chinoises pour ré-écrire le monde de la manière qui les arrange, met en garde Cédric Alviani, directeur du bureau Asie de l’Est de RSF. Nous exhortons les éditeurs internationaux à ne pas se rendre complices de ce projet, qui risque de leur coûter leur âme et leur réputation. Comme dans tous les cas de chantage, céder aux menaces ne fait qu’encourager l’agresseur à de nouvelles exigences."


Des publications qui contredisent la propagande


Jusqu’à présent, la censure du régime s’en prenait plutôt aux publications grand public en langue chinoise. Avec la récente mise au pas des médias nationaux -désormais officiellement décrits comme les petits soldats du Parti-, le déferlement de violence sur les blogueurs et journalistes citoyens et le renforcement de la “grande muraille numérique”, les dirigeants chinois sont parvenus à verrouiller l’information.


En revanche, les études scientifiques étrangères, écrites avec rigueur et évaluées de manière anonyme et indépendante, représentent une menace pour le pouvoir de Pékin en offrant aux étudiants, chercheurs et opposants une base de connaissances érudite et exhaustive à laquelle adosser leurs travaux. Les conclusions de ces études, qui font autorité dans le monde, sont difficilement démontables par la rhétorique simpliste du Parti communiste chinois.


Un Wikipedia chinois en chantier


Pour se dégager de cet “intolérable” souffle de liberté issu des milieux universitaires internationaux, le pouvoir chinois est par ailleurs en train de développer sa propre encyclopédie collaborative en ligne. Le Wikipedia original, qui offre des contenus en langue chinoise depuis 2001, a été régulièrement censuré et définitivement bloqué en 2015, après que son cofondateur Jimmy Wales ait publiquement refusé la censure de Pékin.


Le “Wikipedia chinois”, projet officiellement lancé en 2011, emploierait quelque 20 000 universitaires chinois et compterait déjà plus de 900 000 articles. La seule différence -néanmoins notable- avec l’original est que ses contenus sont écrits “avec des caractéristiques chinoises” (traduire: conformes à la propagande) par une équipe d’universitaires étroitement encadrée par les autorités.


La Chine, il faut le rappeler, arrive 176e sur 180 pays dans le classement RSF de la liberté de la presse et d’information, et détient dans ses geôles plus de 100 journalistes et cyber-journalistes.

Publié le 28.08.2017
Mise à jour le 28.08.2017