Des militants de Reporters sans frontières envahissent l'office de tourisme cubain à Paris pour protester contre l'incarcération de vingt-quatre journalistes

Ce vendredi 4 avril, vers 10 heures, une quinzaine de militants de Reporters sans frontières accompagnés de personnalités du monde de la culture ont envahi l'office du tourisme cubain à Paris (280, bd Raspail, 14e arrondissement) qu'ils ont symboliquement transformé en prison. Sur la façade, une banderole a été déployée où était écrit "Cuba = prison". Plusieurs militants ont collé sur la vitrine des barreaux fictifs derrière lesquels ils ont apposé des portraits de journalistes cubains récemment arrêtés.

Le 18 mars dernier, à la veille de l'offensive américaine, le gouvernement a profité de l'actualité internationale pour lancer une vague de répression sans précédent. Près de quatre-vingts dissidents ont été arrêtés, dont vingt-quatre journalistes indépendants. Parmi eux, le poète et journaliste Raúl Rivero, lauréat du prix Reporters sans frontières-Fondation de France 1997, et Ricardo González, le correspondant de l'organisation à La Havane, qui devraient être jugés ce vendredi à La Havane. Le premier risque vingt ans de prison et le second la prison à perpétuité. Les procès ont débuté le 3 avril et devraient prendre fin le 7 avril. Alors que l'opinion publique internationale se demande si la diffusion de photos de prisonniers de guerre est contraire à leur dignité, Reporters sans frontières rappelle que montrer les visages des journalistes emprisonnés, c'est leur rendre leur dignité et les sortir de l'oubli dans lequel veut les enfermer le gouvernement du président Fidel Castro. Cuba, pays où l'information est monopole d'Etat, est devenue la plus grande prison du monde pour les journalistes. Les écrivains cubains Zoé Valdès, Eduardo Manet et plusieurs personnalités, parmi lesquelles Jean-Jacques Beinex, Marek Halter et Yves Simon, se sont joints à l'opération pour exprimer leur solidarité avec les journalistes dissidents. Reporters sans frontières demande aux autorités cubaines la libération des journalistes arrêtés et l'abandon des charges qui pèsent contre eux. L'organisation demande par ailleurs à l'Union européenne de geler l'examen de la demande d'adhésion cubaine aux accords de Cotonou* tant que ces journalistes ne seront pas libérés. Le 3 avril, Reporters sans frontières a publié une campagne de sensibilisation dans le quotidien français Libération dont le texte disait : "Loin de Bagdad, Cuba emprisonne la liberté sans crier guerre". Après la brève occupation de l'office de tourisme cubain à Paris, Reporters sans frontières est décidée à mener de nouvelles actions si les journalistes devaient être condamnés lors de leur procès. Des procès sommaires Au total, soixante-dix huit dissidents ont été arrêtés entre le 18 et le 24 mars 2003. Ils sont accusés d'avoir mené des actions "contre l'indépendance ou l'intégrité territoriale de l'Etat" en collaboration avec la Section des intérêts américains, la représentation officielle des Etats-Unis à La Havane. Au moins vingt-quatre d'entre eux sont des journalistes indépendants. Les domiciles des personnes arrêtées ont fait l'objet de perquisitions, dont certaines ont duré plus de dix heures, au cours desquelles la police a confisqué ordinateurs, documents personnels, livres, fax et machines à écrire. Cette vague d'arrestations met un terme à une période de relative tolérance dont semblait bénéficier la presse indépendante cubaine depuis quelques mois. Profitant de cette accalmie, plusieurs journalistes avaient lancé, en décembre 2002, la revue De Cuba (disponible sur www.rsf.org), premier défi au monopole d'Etat sur l'information depuis dix ans. L'arrestation de Ricardo González, directeur de De Cuba et correspondant de Reporters sans frontières, met un terme à l'existence du bimestriel dont le deuxième numéro était sorti le 27 février dernier. La Commission cubaine pour les droits de l'homme et la réconciliation nationale (CCDHRN), une association cubaine de défense des droits de l'homme illégale mais tolérée, a publié le 2 avril la liste des réquisitoires prononcés par le ministère public contre les soixante-dix huit dissidents. Selon ce document, la prison à perpétuité a été requise contre onze d'entre eux, dont trois journalistes. Les autres peines sollicitées vont de dix à trente ans de prison et représentent, cumulées, plus de neuf cents ans de prison. Les procès ont débuté le 3 avril et devraient se poursuivre jusqu'au 7 avril. Lors de la première journée de procès, huit journalistes auraient été jugés à La Havane et quatre autres en province. Selon le site cubanet.org, pour quatre d'entre eux, Adolfo Fernández Sainz, Normando Hernández, Mario Enrique Mayo et Alejandro González Raga, les réquisitoires auraient été confirmés au terme de l'audience. Les verdicts pourraient être prononcés lundi. Les diplomates étrangers et la presse internationale n'ont pas été admis dans les salles d'audience. Seules les familles ont pu entrer. Plusieurs des accusés ne disposeraient pas d'avocats. Le procès de Raúl Rivero et Ricardo González Parmi les accusés devant comparaitre ce vendredi 4 avril figurent Raúl Rivero, poète et directeur de l'agence de presse clandestine Cuba Press, et Ricardo González, également président de l'association de journalistes Sociedad Manuel Márquez Sterling. Les deux hommes doivent être jugés ensemble au tribunal municipal du district 10 de Octubre, à La Havane. Le procès doit s'ouvrir à huit heures du matin. Ils disposent d'un avocat, Me Máximo Averóz. Selon Blanca Reyes, l'épouse de Raúl Rivero, celui-ci a pu rencontrer les deux journalistes le 3 avril. L'acte d'accusation contre les deux hommes, dont Reporters sans frontières s'est procuré une copie, requiert la prison à vie pour Ricardo González, et vingt ans de prison pour Raúl Rivero. Ils sont poursuivis en vertu de l'article 91 du Code pénal, selon lequel "celui qui, dans l'intérêt d'un Etat étranger, exécute un fait avec pour objectif de porter atteinte à l'indépendance de l'Etat cubain ou à l'intégrité de son territoire, encourt une peine de dix à vingt ans de prison ou la peine de mort". Des circonstances aggravantes ont été retenues contre eux. Selon ce document, les deux hommes, qualifiés d'"apatrides", "se sont autodénommés journalistes indépendants en guise de façade (…) et dans le but de regrouper quelques contre-révolutionnaires prêts à agir en accord avec les fins poursuivies par le gouvernement des Etats-Unis. (…) Les deux accusés ont participé à la création d'une revue subversive qu'ils ont intitulé De Cuba pour fournir des informations fausses et faciliter les agressions nord-américaines contre le système social cubain". Le document leur reproche également de s'être réunis à plusieurs reprises avec des représentants de la Section des intérêts américains de La Havane. Il souligne qu'ils ont collaboré avec des médias "contre-révolutionnaires" ou "anti-cubains" basés aux Etats-Unis, ainsi qu'avec différentes organisations internationales, dont Reporters sans frontières. Il accuse Raúl Rivero d'être un "provocateur irrespectueux des normes de la vie sociale". Quatre journalistes déjà emprisonnés Avant le 18 mars 2003, quatre journalistes étaient déjà incarcérés depuis plusieurs mois à Cuba : Bernardo Arévalo Padrón, de l'agence Línea Sur Press, condamné en novembre 1997 à six ans de prison pour "outrage" au chef de l'Etat et au vice-président ; Carlos Brizuela Yera, collaborateur de l'agence CPIC, et Lester Téllez Castro, directeur de la Agencia de Prensa Libre Avileña, arrêtés le 4 mars 2002 à Ciego de Ávila (Centre), alors qu'ils protestaient contre l'agression par des policiers d'un journaliste de l'agence Cuba Press ; et Carlos Alberto Domínguez, détenu depuis le 23 février 2002 sans qu'aucune charge précise ait été formulée contre lui. A Cuba, la Constitution stipule que la presse ne peut en aucun cas être de propriété privée. Interdits de publier dans leur pays, une centaine de journalistes indépendants comptent sur les associations de Cubains exilés aux Etats-Unis pour diffuser leurs informations, le plus souvent sur des sites Internet. Victimes d'un harcèlement quotidien, près d'une soixantaine de journalistes indépendants ont dû s'exiler depuis 1995. *Les accords de Cotonou, permettent à 77 pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (Groupe ACP) de bénéficier d'une aide économique et d'un régime de préférence commerciale de l'Union européenne.
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Mise à jour le 20.01.2016