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26 juillet 2021

Slovaquie : une journaliste de l’audiovisuel public licenciée pour avoir critiqué la diffusion de fausses informations sur la vaccination

Reportage de RTVS sur la femme vaccinée contre le Covid-19
La Radio et télévision de Slovaquie (RTVS) a sanctionné plusieurs journalistes ayant critiqué, en interne, un reportage liant le décès d’une femme au vaccin AstraZeneca contre le Covid-19. Reporters sans frontières (RSF) dénonce un système rédactionnel qui privilégie les intérêts particuliers et politiques au détriment de l’indépendance éditoriale, et demande à l’organe de surveillance du média l’ouverture d’une enquête.

Lorsque la journaliste Elena Senková a été prévenue, le 30 avril 2021, que dès le lendemain elle ne pourrait plus se rendre au travail pour manquements professionnels, elle a été choquée. En six ans à la Radio et télévision de Slovaquie (RTVS), la journaliste n’a jamais reçu le moindre blâme de ses supérieurs. Mais, en mars dernier, elle s’est permise de critiquer, en interne, un reportage diffusé sur la chaîne publique, établissant un lien direct entre le décès d’une femme slovaque et sa vaccination avec AstraZeneca. Une attitude qui a mené à son éviction. 


“Lors de la conférence de rédaction, plusieurs voix critiques se sont élevées (à l’égard du reportage, ndlr), j’ai été sanctionnée le plus sévèrement. D’autres collègues journalistes et visages célèbres de la RTVS ont été punis de manière plus sophistiquée : leurs possibilités d’animer les émissions ont été restreintes sans explication crédible” confie Elena Senková à RSF. La journaliste a décidé de poursuivre la chaîne pour licenciement abusif. 


Contactée par RSF, la porte-parole de la RTVS n’a pas souhaité commenter la rupture de contrat avec Elena Senková, mais a seulement affirmé que le média “veille à respecter” la législation en vigueur dans sa manière d’établir et de mettre un terme aux contrats de travail. Elle a ajouté que les programmes d'information diffusés par l’audiovisuel public sont considérés comme les plus crédibles du pays par plusieurs études. 


Nous exprimons notre soutien à la journaliste intègre et injustement punie Elena Senková qui a agi selon notre devise : le journalisme est le meilleur vaccin contre la désinformation, déclare le responsable du bureau UE/Balkans de RSF, Pavol Szalai. En se séparant de cette journaliste, le média montre à nouveau le manque de protection de ses journalistes face à des intérêts en conflit avec sa mission de service public, qu'ils soient particuliers ou politiques. RSF demande au Conseil de la RTVS, l’organe de surveillance du média, d’examiner les sanctions prises contre les journalistes critiques. Il est urgent que l’indépendance éditoriale et le pluralisme interne soient rétablis au sein du média.”


Le reportage remis en cause par Elena Senková - cité par plusieurs sites de désinformation et qui a déclenché une vague de défiance envers la vaccination dans le pays - est entaché de plusieurs manquements déontologiques. Alors que l’autopsie réalisée sur la victime dément qu’elle soit morte des suites de son vaccin contre la Covid-19, le récit mis en avant dans le documentaire laisse penser le contraire. Il s’appuie sur le seul témoignage du père de la victime, alors que l’auteure principale du reportage était une amie proche de la jeune femme décédée. 


La journaliste à l’origine du documentaire a également manipulé les propos de la victime, enregistrés avant sa mort, pour donner l’impression qu’elle souffrait de plusieurs effets secondaires, alors qu’elle listait en réalité certains symptômes subis par plusieurs de ses collègues.


Des manquements graves qui ont été constatés par la commission de déontologie de la RTVS. Si la direction a affirmé que les auteurs du reportage ont été sanctionnés, son auteure principale est aujourd’hui l’animatrice principale de l’émission de journalisme d’investigation Reportéri alors que, dans sa communication avec RSF, un cadre dirigeant de la RTVS affirmait que “le reportage en fait avait raison”.


Ce n’est pas la première fois que des employés de la RTVS subissent des représailles en raison de leur désaccord avec la gestion du média. En 2018, dans un contexte politique tendu suite à l’assassinat du journaliste Ján Kuciak, plusieurs reporters avaient été sanctionnés après avoir signé une lettre ouverte dénonçant des menaces contre l’indépendance de la rédaction. Ils visaient alors le directeur général de la chaîne, Jaroslav Rezník, toujours en fonction aujourd’hui. Depuis, environ 30 journalistes ont été contraints de quitter l’audiovisuel public. 


Les témoignages d’anciens journalistes de la RTVS - relayés par RSF - ont également démontré que plusieurs décisions avaient affaibli l'indépendance éditoriale du média, avec notamment l'arrivée de plusieurs anciens porte-paroles du gouvernement et la suppression des postes d’éditeurs. Lors de son audition par le ministère de la Culture le 8 juillet dernier, RSF a demandé à ce que l'indépendance éditoriale et le pluralisme interne soient des critères principaux pour la réforme de l'audiovisuel public engagée récemment par le gouvernement. L’organisation a par ailleurs invité la RTVS à rejoindre sa Journalism Trust Initiative, destinée à promouvoir les sources d’informations fiables et développée en coopération avec l’Union européenne de radio-télévision, dont le média slovaque est membre.


La Slovaquie se situe au 35e rang sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2021.