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5 juillet 2019 - Mis à jour le 9 juillet 2019

Slovaquie : les pressions s’accentuent sur les journalistes du groupe de diffusion publique RTVS

Andrej Danko, président du SNS et président du Parlement slovaque
En dépit du choc suscité par l’assassinat d’un journaliste d’investigation en 2018, qui a mis en évidence les atteintes à la liberté de la presse en Slovaquie, les conditions de travail des professionnels des médias continuent de se détériorer. C’est particulièrement le cas au sein de la Radio et télévision de Slovaquie (RTVS), l'audiovisuel public, dont l’indépendance éditoriale est de plus en plus fragilisée. Reporters sans frontières (RSF) appelle la direction de la RTVS à assurer une couverture journalistique indépendante de toute pression politique.

Selon les journalistes de la RTVS, les changements structurels qui ont eu lieu au sein de l'audiovisuel public donnent aujourd’hui à la direction les moyens d’exercer des pressions sur eux et d’influencer la couverture de l’actualité. Depuis l’année dernière, des chefs de rubrique ont été marginalisés, un service d’analyse a vu son activité baisser et les émissions d’actualité n’obéissent plus à une programmation rigoureuse. En outre, en supprimant les mesures "de sauvegarde", la direction possède désormais un pouvoir d’influence plus direct sur le contenu des informations. Et ceux qui ne sont pas d’accord n’ont qu’une alternative : partir.


En dépit de plusieurs tentatives de RSF d’obtenir des commentaires sur la situation, la direction de la RTVS n’a pas répondu aux sollicitations écrites de l’organisation.


Le 21 juin, Jaroslav Barborák, qui faisait partie de l’équipe journalistique de la RTVS et en était l’un des éléments critiques, a vu son contrat rompu après 12 ans de présence au sein de la société. Il a ainsi rejoint les rangs des quelque 30 journalistes qui ont quitté ou été contraints de quitter le média public depuis 2018 en raison de leur désaccord avec leurs supérieurs sur la liberté d’information.


"RSF appelle la direction de la RTVS à assurer une couverture journalistique indépendante de toute pression politique et à mener un dialogue avec les journalistes soucieux de la liberté de l'information. Ils devraient être entendus plutôt que de subir des pressions, déclare Pauline Adès-Mével, responsable du bureau Union européenne et Balkans de RSF. De telles atteintes à la liberté d’informer expliquent pourquoi la Slovaquie occupe aujourd'hui le 35e rang au Classement mondial de la liberté de la presse 2019 de RSF, après avoir perdu 18 places en deux ans."


Gênants donc harcelés


"Nous subissons des pressions en faveur du Parti national slovaque (SNS), a précisé à RSF Michal Katuška, président du syndicat des journalistes de la RTVS. Après avoir été correspondant TV à Bruxelles, Michal Katuška a été transféré au service radio et interdit de reportage à l’étranger. 


Les journalistes mis au ban ont été remplacés par des collègues plus jeunes, dont le peu d’expérience les rend moins capables de résister à l’influence de la direction. Des journalistes avec lesquels RSF s'est entretenue et qui ont souhaité garder l’anonymat, ont confirmé leur inquiétude et leur crainte face aux pressions qui ne cessent de s’accentuer à l’approche des élections législatives de mars 2020.


Ils citent un exemple notable : le refus pur et simple de leurs supérieurs de couvrir le Classement mondial de la liberté de la presse 2019 de RSF dans l’émission de radio « K veci » (Droit au but) à la mi-avril. La raison invoquée en était l’atteinte présumée à l’image de la Slovaquie à cause de son mauvais score. Si la RTVS a bien rapporté les résultats du pays dans ses programmes d'information à la radio et à la télévision, elle a omis d’évoquer l’inquiétude de RSF à propos de la société de diffusion elle-même.


Un groupe de journalistes de la RTVS a provoqué un tollé lorsqu’une édition de l’émission radio "Z prvej ruky" (De première main) s’est transformée début avril, en tribune politique d’Andrej Danko, président du SNS et président du Parlement slovaque. Immédiatement après la diffusion de l’émission, 13 journalistes ont signé une lettre ouverte pour en rejeter toute la responsabilité et demander à la direction que cela ne se reproduise plus. 


Selon des journalistes interviewés par RSF, "tous les signataires de cette lettre subissent un harcèlement". Certains ont vu leur prime (de 50 à 150 euros) supprimée, d’autres ont été fortement incités à ne pas avoir d’activité professionnelle annexe ou interdits de missions de reportages à l’étranger.


Inquiétudes à l’approche des élections


Selon les journalistes sollicités par RSF, des animateurs de radio et de télévision ont également subi des pressions au mois de juin, lorsqu’Andrej Danko était en visite officielle au Bélarus. Une journaliste qui l’accompagnait a préparé un reportage radio et TV mettant en avant la vision positive qu’avait Danko du pays. Lorsque les animateurs ont déclaré à l’antenne que le Bélarus violait les droits de l’homme, ils ont été sévèrement critiqués par leurs rédacteurs en chef. En mars 2019, un journaliste spécialisé dans les sujets défense a été sanctionné et transféré dans un autre service. La raison en était son traitement des négociations de défense entre la Slovaquie et les Etats-Unis, qui comprenait la remarque d’un analyste contredisant le discours du SNS. Les négociations défense ont été récupérées comme sujet de campagne par le SNS à l’approche des élections présidentielles et européennes en Slovaquie.


Le point commun entre ces événements est l’effort manifeste de la direction de la RTVS de favoriser le jeune parti gouvernemental qu’est le SNS. "Nous voyons un travail supplémentaire en faveur du SNS partout," déclare l’un des journalistes interrogés par RSF. "Et nous ne sommes qu’en juin", ajoute t-il, ce qui fait craindre pour la couverture des élections législatives slovaques de mars 2020, grâce auxquelles le SNS pourrait voir sa position évoluer au sein du gouvernement.


Qui guide les décisions des rédacteurs en chef ? Les journalistes ne le savent avec certitude. Alors que la censure en tant que telle n’est habituellement pas pratiquée, les techniques pour porter atteinte à la liberté de la presse sont très sophistiquées, et mènent parfois à de l’autocensure.


Dans tous les cas, le directeur général actuel de la RTVS, Jaroslav Rezník, a été élu par le Parlement slovaque en juin 2017 en tant que candidat SNS. Auparavant, il dirigeait l’agence de presse de la République slovaque. Sous sa présidence, celle-ci fa été accusée par Transparency International Slovakia de faire campagne pour le SNS en vue des élections législatives de 2016. 


"Nous devons nous battre pour chaque reportage que nous souhaitons diffuser," déclarent aujourd'hui les journalistes de la RTVS à RSF. "L’institution est en train de se détruire de l’intérieur".