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27 février 2018 - Mis à jour le 5 juillet 2018

Liberté d'informer en Slovaquie : état des lieux après le meurtre d'un journaliste d’investigation

Hundreds of candles have been placed in front of a portrait of Slovak investigative journalist Jan Kuciak and his girlfriend Martina Kusnirova in the center of Bratislava in the night of February 27, 2018. VLADIMIR SIMICEK / AFP
Même aux heures les plus sombres de l’histoire du pays, jamais la presse slovaque n’avait été victime d’une telle brutalité. Au lendemain de l’onde de choc provoquée par le meurtre du journaliste d’investigation Ján Kuciak et de sa compagne, Reporters sans frontières (RSF) dresse le portrait d’un pays où la liberté de la presse est en déclin.

La Slovaquie est un pays dirigé par un homme qui n’hésite pas à s’en prendre ouvertement à la presse. Au pouvoir depuis 2012, le Premier ministre, Robert Fico, membre du Smer-SD, parti de gauche populiste, est devenu coutumier des attaques virulentes contre les médias. En 2016, il s’est illustré en traitant des reporters de “sales prostituées anti-slovaques”, les accusant de nuire à la présidence slovaque de l’Union européenne alors que ceux-ci l'interrogeaient sur sa gestion des fonds publics. En décembre dernier, il leur reprochait de pratiquer un deux poids deux mesures à son égard et les traitait copieusement “d’ignorants” proposant même de leur montrer comment mener une enquête.


Même rhétorique de la part du ministre de l’Intérieur Robert Kaliňák, suspecté d'avoir couvert un système de fraude fiscale et les opérations d’un entrepreneur, Ladislav Bašternák. Quand l’associé de cet homme d’affaires, un businessman controversé dénommé Marián Kočner menaçait le jeune journaliste d’investigation Jan Kuciak, le ministre de l’Intérieur minimisait l’importance des menaces et prenait la défense du businessman… Ján Kuciak enquêtait justement sur des activités liées à des proches du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur.


Le fait est qu’aujourd’hui, ce sont ces deux hauts responsables politiques qui sont en charge de l’enquête sur son meurtre… Malgré leurs assurances conjointes que tout sera mis en oeuvre pour retrouver les auteurs de l’assassinat et la promesse même d’une récompense d’un million d’euros pour toute personne qui donnerait des informations significatives, les journalistes slovaques craignent non seulement que l’enquête ne soit pas menée dans des conditions rigoureuses et indépendantes mais doutent aussi que tout soit fait, à l’avenir, pour assurer leur sécurité.


Ce meurtre marque un nouveau tournant dans l’histoire du journalisme slovaque


Les inquiétudes de la communauté journalistique slovaque sont d’autant plus fortes qu’elle n’avait jamais encore subi d’attaques aussi violentes, même si la situation était déjà dégradée. En 2007 et 2008, et au cours des deux dernières années, les domiciles ou véhicules de trois journalistes slovaques spécialisés dans les affaires de la mafia locale ont été incendiés. Un autre a été attaqué physiquement. Deux journalistes sont aussi portés disparus. Les proches de Pavol Rýpal, journaliste d’investigation à Markíza TV, puis au magazine Plus 7 dní, qui enquêtait surla mafia, et Miroslav Pejko, journaliste au quotidien économique Hospodárske Noviny ont respectivement perdu leur trace en 2008 et 2015. La police n'a jamais donné d’explication sur leur disparition. Ces attaques passées paraissent aujourd’hui comme autant d’avertissements pour les journalistes travaillant sur la mafia. La mort de Ján Kuciak marque néanmoins un tournant, il est le premier journaliste assassiné depuis la fin du communisme.


La mainmise des oligarques régionaux sur les médias slovaques


Ján Kuciak, qui enquêtait principalement sur l’évasion fiscale à grande échelle figurait déjà - à seulement 27 ans- comme l’un des meilleurs journalistes d’investigation du pays. Il travaillait pour le site d'information en ligne Aktuality.sk, propriété du groupe de presse allemand Axel Springer et du Suisse Ringier. Autant, après l’effondrement du régime communiste dans les années 90, il était courant de voir des organes de presse se développer grâce à des capitaux occidentaux, autant les médias détenus par des groupes étrangers sont devenus une denrée rare dans la Slovaquie d’aujourd’hui. En effet, ces dernières années, les groupes de presse étrangers ont cédé les uns après les autres les plus grands médias du pays à de puissants industriels ou hommes d’affaires régionaux. La tendance est désormais est à la mainmise croissante des oligarques locaux et régionaux sur les médias slovaques.


Le rachat en 2014 du quotidien SME par le groupe slovaque et tchèque Penta à son propriétaire allemand illustre cette nouvelle donne. Cette opération a d’ailleurs abouti quelques semaines plus tard à la création par des journalistes “en résistance” d’un autre média: Denník N. L’appétit de Penta ne s’est pas arrêté là. Le groupe régional s’est porté candidat pour le rachat de la télévision la plus populaire du pays, Markiza auprès du groupe américain CME. Pour éviter une concentration excessive dans les mains de quelques-uns, la législation slovaque interdit en principe la propriété “croisée” des médias et la possibilité par exemple de posséder deux télévisions ou plus, des radios nationales ou une combinaison de télévisions et d'un journal. L’expérience montre cependant que la loi est facile à contourner...


Tentatives de prise de contrôle sur les médias publics


Alors que le paysage médiatique slovaque connaît de profonds changements,l’indépendance de la radio et de la télévision publique, la RTVS, est elle aussi ébranlée. La télévision publique a bénéficié pendant de longues années d'une relative liberté éditoriale et de la confiance du public jusqu'à ce qu’en 2017, Jaroslav Rezník son nouveau PDG -un membre d’un parti de la coalition élu par le Parlement slovaque- entreprenne de remplacer ses trois principaux rédacteurs en chef.


Dans la foulée, la nouvelle direction du radiodiffuseur public a suspendu “Reporteri”, le seul magazine d’investigation du pays après la diffusion d’un reportage critique envers une organisation proche du SNS, parti d’extrême droite membre de la coalition au pouvoir. Face aux critiques, de RSF notamment, la direction a promis de relancer "Reportéri" en septembre 2018. Dans tous les cas, cet épisode montre que depuis, la RTVS n’est plus efficacement protégée contre les pressions politiques.