Ukraine : RSF s’alarme d’une série de tentatives d’intimidation contre des journalistes d’investigation

Mise sur écoute, tentative d’intrusion dans un appartement, caméra cachée... En moins d’une semaine, plusieurs journalistes ukrainiens ont été victimes d’actes d’intimidation par des individus non identifiés. Des enquêtes sont en cours. Reporters sans frontières (RSF) s’inquiète de la multiplication des pressions contre les médias et demande à ce que les enquêtes soient menées de manière approfondie et transparente, en toute indépendance. 

Mise à jour du 05/02/24 : Le 5 février 2024, le média d’investigation Bihus.info a révélé dans une enquête avoir été surveillé par le service de sécurité d’Ukraine (SBU), une information confirmée par le SBU qui a affirmé avoir agi dans le cadre d’une enquête contre le trafic de drogue. Le lendemain, le chef du SBU Vassyl Maliouk a condamné ces actions et annoncé des mesures en interne contre les “personnes concernées”. Un chef de département a déjà été renvoyé pour son implication dans l’affaire.

Lorsque la journaliste d’Odessa Iryna Hryb annonce, le 19 janvier, avoir découvert un mouchard caché dans sa voiture permettant d’espionner ses conversations et de tracer sa voiture, elle fait immédiatement le lien avec ses enquêtes sur l'exportation de céréales dans la région. En une semaine, c’est la troisième affaire liée à des tentatives de pression envers des journalistes ukrainiens. 

Le 14 janvier, des individus encagoulés ont fait irruption dans l’appartement de Yuriy Nikolov, journaliste d’investigation du média anticorruption Nashy Hroshy (“Notre argent”), le menaçant de l’envoyer combattre au sein de l’armée ukrainienne. Le surlendemain, c’est au tour du média d’investigation Bihus.info, renommé pour ses enquêtes sur la corruption, d’être visé. Après avoir été surveillés, et notamment mis sur écoute pendant plusieurs mois, plusieurs de ses journalistes ont vu une vidéo de leur vie personnelle diffusée dans le but de les discréditer. L’affaire est entre les mains du service de sécurité (SBU) qui enquête sur l’“acquisition, la vente ou l’utilisation illégale de moyens techniques spécifiques pour obtenir des informations” et des procédures ont été ouvertes dans le même temps par la police de Kyiv. Les menaces qui ont visé Yuriy Nikolov, font elles aussi l’objet d’une enquête pour “entrave au travail journalistique” par  la police ukrainienne, qui a déjà identifié cinq suspects.

“Les journalistes doivent pouvoir travailler en Ukraine sans être espionnés, suivis ou menacés. Tous ceux qui ont subi dernièrement des tentatives d’intimidation ont un point commun, celui de travailler sur des affaires sensibles liées à la corruption impliquant des élites ukrainiennes. Le paysage médiatique ukrainien tire sa force de ces journalistes qui continuent leurs investigations malgré la guerre. RSF appelle les autorités à enquêter de manière approfondie, transparente et en toute indépendance, pour faire cesser ces actes répétés d’intimidation contre des médias.

Jeanne Cavelier
Responsable du bureau Europe de l'Est et Asie centrale de RSF

Ces affaires sèment l’inquiétude au sein de la communauté journalistique. Dans un texte cosigné par plus de 70 organisations et personnalités, l’association Mediarukh, qui regroupe journalistes et experts des médias ukrainiens, a vivement condamné ces pressions et a sommé l’État de réagir. En réponse à cet appel et à celui d’organisations internationales dont RSF, le président Volodymyr Zelensky a qualifié ces pressions d’inacceptables et a considéré qu’il était nécessaire d’enquêter sur l’affaire Bihus.info. Les autorités ukrainiennes craignent en effet un affaiblissement du soutien occidental en raison de ces pressions sur les médias. 



Classée 79e sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2023 de RSF, l’Ukraine a développé ces dernières années un espace médiatique plus transparent et pluriel, notamment grâce aux avancées législatives. Mais celui-ci reste fragilisé par les exactions régulières commises par la Russie contre les journalistes, la désinformation de masse diffusée par le Kremlin et des tentatives de pression de la part des autorités ukrainiennes.

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Updated on 06.02.2024