Singapour : le site New Naratif poursuivi pour avoir couvert les élections législatives

La police a interrogé le directeur du site d’information et perquisitionné son domicile en raison de cinq publications sur Facebook jugées comme des “activités électorales illégales". Reporters sans frontières (RSF) appelle le bureau du Premier ministre à abandonner les charges absurdes qui pèsent contre le média.

A Singapour, en période d’élection, un journaliste peut être jeté en prison pour sa couverture de la campagne électorale. C’est l’absurde expérience vécue par Thum Ping Tjin, directeur du site d’information New Naratif, convoqué par la police le 21 septembre dernier et interrogé pendant quatre heures et demi. Avant de voir son domicile perquisitionné, et son téléphone et son ordinateur portable saisis.


La police a agi à la suite d’une plainte déposée par l'Agence des élections de Singapour (Singapore Elections Department, SED), rattachée directement au bureau du Premier ministre. En cause, cinq publications postées entre le 26 avril et le 6 juillet par New Naratif sur Facebook, que le site a soutenu financièrement pour les faire remonter dans le fil d’actualité des abonnés en amont des élections législatives qui ont eu lieu le 10 juillet dernier. 


Considérant qu’il s’agit “de publicités payées qui reviennent à la conduite illégale d’activité électorale”, le SED a fait supprimé les posts en question, au prétexte que le site a violé la Loi sur les élections parlementaires. Aucune définition précise n’est pourtant donnée dans le texte de ce que consiste une “activité électorale”.


Accusations pathétiques


A titre comparatif, si New Naratif reconnaît avoir fait remonter huit autres publications en amont des élections, l'agence AsiaOne, détenue en majorité par un groupe de presse contrôlé par le gouvernement, a pour sa part soutenu financièrement 240 publications durant le seule période de campagne officielle, entre le 30 juin et le 10 juillet - dont au moins 150 concernent directement les élections et le parti au pouvoir. Aucun de ces posts sponsorisés n’a été considéré par les autorités comme “activité électorale illégale”.


“Nous appelons le bureau du Premier ministre Lee Hsien Loong a abandonner immédiatement les charges qu’il fait porter contre New Naratif, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Le seul crime du site a été de relayer une information indépendante aux citoyens singapouriens, au-delà de la propagande gouvernementale, durant une période d’élections absolument déterminante." 


“Zone noire”


A Singapour, à force de concentration économique et d'alignements politiques, l’ensemble de la presse grand public s’aligne sur le discours des autorités. Les quelques blogueurs, ou les sites Internet, comme New Naratif, qui tentent de livrer une information fiable sont l’objet de harcèlement et d’intimidation lancés souvent par le Premier ministre Lee Hsien Loong lui-même. 


Ainsi, en septembre 2019, le rédacteur en chef du site The Online Citizen, Terry Xu, a dû affronter une armée d'avocats lancés contre lui pour un article qui aurait causé “souffrance et préjudice” au chef de l’exécutif.


Le blogueur Leong Sze Hian, pour sa part, risque toujours deux ans de prison en raison d’une plainte pour diffamation parce qu’il a partagé sur sa page Facebook le 6 novembre un article du site malaisien TheCoverage.my.


Entrée officiellement en 2020 dans la “zone noire” du Classement mondial de la liberté de la presse, à savoir une “situation très grave”, la Cité-Etat de Singapour est classée 158ème sur 180 pays, en chute de sept places par rapport à 2019.

Publié le
Updated on 02.10.2020