Rapports

25 juin 2003 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Les correspondants étrangers sous étroite surveillance


Enquête de : Martine Jacot

Comment informer selon les règles d'éthique et de rigueur du journalisme lorsqu'on est en poste à Cuba ? D'après l'enquête que Reporters sans frontières a menée auprès d'une douzaine de correspondants d'agences ou d'organes de presse ayant vécu cette expérience, l'entreprise tient souvent de la gageure. Obtenir l'information officielle la plus simple et la plus banale relève dans bien des cas du "parcours du combattant", tant règnent le culte du secret et la méfiance au sein d'un régime particulièrement soucieux de contrôler au plus près l'information à destination de ses citoyens et de l'étranger. Et s'appuyer, après de longs recoupements, sur des sources tierces expose le journaliste au risque d'une manipulation, ou alors met en danger les personnes acceptant de témoigner, même anonymement.

Le bilan invariablement dressé par les journalistes interviewés - sept d'agences de presse françaises ou britanniques ; quatre de quotidiens français, britanniques ou espagnols et le correspondant de la télévision espagnole TVE(1) - est double. Sur le plan professionnel, l'expérience est presque toujours jugée "stimulante" : exaltation de la recherche d'informations dans des conditions particulièrement difficiles, sensation de travailler dans "le pays le plus intéressant d'Amérique latine sur le plan politique", sous un régime devenu "unique au monde". Un régime considéré comme "fascinant" à observer pour sa longévité et en raison de la personnalité de Fidel Castro.

Sur le plan personnel, ce séjour à Cuba est cependant décrit, au minimum, comme "éprouvant" : le régime castriste, très préoccupé par son image à l'étranger, use d'un arsenal de pressions psychologiques constantes et savamment graduées, de la remarque gentiment critique sur tel ou tel écrit ou reportage, à la dénonciation dans la presse officielle cubaine, en passant par la convocation devant les autorités. L'expulsion du territoire cubain, mesure extrême, est devenue plus rare ces dernières années depuis que l'adoption d'une politique de visas plus restrictive la rend moins nécessaire. Surtout, la surveillance policière constante, quoique relativement discrète, exercée sur tous les correspondants étrangers, n'épargne pas leur vie privée. Elle conduit invariablement toute personne, y compris la mieux armée psychologiquement, sur les rives angoissantes de la schizophrénie et de la paranoïa.

Pour remplir leurs devoirs d'information dans les règles de la déontologie, les correspondants à La Havane, - en particulier ceux des agences de presse - doivent se livrer à "un jeu du chat et de la souris", dans des limites aux contours variables, selon le niveau de tolérance du régime à tel ou tel moment, la conjoncture internationale ou encore des critères pas toujours discernables. Il existe cependant de grandes constantes dans ces limites, comme le démontrent les expériences de chacun à différentes périodes.

Restriction des visas

Officiellement, aucun étranger ne peut exercer une quelconque activité journalistique dans l'île, ponctuellement ou durablement, s'il ne dispose pas d'un visa spécial, à demander à l'ambassade cubaine de son propre pays. De plus en plus vigilantes à cet égard, les autorités cubaines ont procédé, début février 2003, à l'arrestation et à la mise au secret d'un journaliste argentin entré à Cuba avec un simple visa de touriste. Son matériel, ses notes et ses carnets d'adresses ont alors été confisqués, comme ce fut également le cas pour une journaliste française en octobre 2002.

Cette politique, renforcée depuis l'adoption, en février 1999, de la loi 88, qui prévoit jusqu'à huit années d'emprisonnement pour tout Cubain collaborant avec des médias étrangers, permet un réel "filtrage" des journalistes, voire des médias. Ainsi, les envoyés spéciaux qui ont écrit des articles jugés trop critiques sur le pays ou comportant des informations gênantes ne se voient jamais décerner un nouveau visa, en guise de "punition".

Les correspondants permanents, hormis ceux, avant la chute du Mur de Berlin, des pays d'Europe de l'Est, ont été relativement peu nombreux dans l'île depuis l'expulsion en 1962, au début de la révolution, de tous les journalistes américains. Ces derniers n'ont été de nouveau acceptés que depuis quelques années et au compte-gouttes : un pour CNN, un autre pour l'agence Associated Press (AP) puis, en 2001, deux autres pour le groupe de presse Tribune Co. et le quotidien Dallas Morning News. De même, les représentant de la presse occidentale se sont longuement comptés sur les doigts de la main : un correspondant de l'Agence France presse (AFP), un de l'agence britannique Reuters, un de l'agence espagnole EFE et un de l'agence allemande DPA ainsi que quelques correspondants de quotidiens. La télévision publique espagnole TVE n'a été autorisée à avoir un bureau permanent à La Havane que fin 1997, quelques mois avant la visite du pape à Cuba, en janvier 1998.

Pour les agences de presse comme pour les envoyés spéciaux, il s'écoule au minimum deux mois entre la demande de visa et son obtention. Les ambassades concernées sont chargées de recueillir un maximum de renseignements sur l'impétrant, les postes qu'il a occupés précédemment dans son pays ou à l'étranger, les articles qu'il a écrits, voire ses engagements politiques ou syndicaux. L'un des records en la matière est sans doute détenu par Bertrand Rosenthal. En 1987, ce journaliste de l'AFP, auparavant envoyé spécial permanent pour l'Europe de l'Est, a attendu son visa pendant six mois à Paris. Les services policiers cubains le "connaissaient" sans doute : en 1977, en tant que responsable au sein du Mouvement de la jeunesse communiste, il avait participé à la préparation du festival mondial de la jeunesse de La Havane. Durant la grève de l'AFP en 1986, il avait été un dirigeant syndical CGT. Le tout ne paraît avoir inspiré aucune bienveillance. Ses quatre prédécesseurs au bureau de La Havane avaient été soit expulsés, soit déclarés persona non grata.

Une fois le correspondant dûment accrédité, son visa doit être renouvelé chaque année à La Havane auprès du ministère cubain des Relations extérieures (MINREX). Une simple "formalité", sauf pour les journalistes jugés indésirables. Olivier Languepin, correspondant des quotidiens français La Tribune, Les Echos et de l'Evénement du Jeudi, ainsi que Rosy Hayes, correspondante d'une radio canadienne, pour ne citer qu'eux, en ont fait les frais en 1998, après avoir essuyé de vifs reproches pour leur couverture "non amicale". Cette épée de Damoclès pèse ainsi chaque année sur tout correspondant, en fonction du "bilan" de son année de travail, évalué en haut lieu. "C'est une forme de chantage, estime Corinne Cumerlato, correspondante du quotidien français La Croix de 1996 à 1999. Chaque journaliste étranger est perpétuellement en sursis."

Des sources officielles laconiques

Au milieu des années 1990, le MINREX a inauguré, au cœur de La Havane, un Centre de presse internationale (CPI) pour gérer les demandes d'information ou d'interviews des correspondants étrangers, qui se plaignaient rituellement du peu de cas réservé à leurs requêtes ou de l'impossibilité d'obtenir confirmation ou infirmation officielle d'une quelconque information. Une conférence de presse, en principe hebdomadaire, le jeudi matin, y est organisée par le porte-parole officiel ("vocero" en espagnol), vite surnommé "voz cero" (voix zéro). Le contrôle de l'information est tel à Cuba que rarissimes sont les officiels qui s'aventurent à commenter un quelconque fait ou événement sans l'imprimatur suprême. "C'est un mur de silence, résume un correspondant anglophone, qui a quitté Cuba après quatre années passées sur place. Un mur impénétrable et sans fuite, dans le cadre d'une impeccable discipline. Si d'aventure une fuite arrive à nos oreilles, il faut être très suspicieux : il y a de fortes chances pour que ce soit une manipulation gouvernementale."

Le mutisme gouvernemental peut varier selon les périodes. "Concernant les sources officielles, la situation s'est améliorée en raison de l'impérieuse nécessité pour Cuba de s'ouvrir sur l'extérieur, notamment l'Europe, afin de ne pas être asphyxiée après la dislocation de l'URSS et du communisme international, constate Antonio Raluy, en poste pour l'AFP entre juin 1992 et août 1996. Roberto Robaina, alors ministre des Relations extérieures, souvent "langue de bois" mais assez facilement accessible pour les correspondants étrangers, a été le principal artisan de cette nouvelle orientation." M. Robaina, à ce poste depuis mars 1993, a été sèchement remercié en mai 1999, année de crispation du régime.

Nouvel "intérêt" à l'égard des correspondants

Jusqu'à la "période spéciale en temps de paix" inaugurée au tout début des années 1990, après la fin du troc sucre contre pétrole avec l'ex-Union soviétique qui maintenait l'économie cubaine sous généreuse perfusion, les correspondants étrangers dans l'île intéressaient assez peu Fidel Castro, en dehors de leurs écrits. "Il les considérait comme des gêneurs", estime Antonio Raluy. S'il lisait et lit toujours avec la plus grande attention, chaque soir et matin, les articles relatifs à Cuba (transmis par les ambassades cubaines à travers le monde) et surtout les dépêches d'agences auquel il est abonné, il se montrait peu disposé à accorder aux journalistes en poste à La Havane des entretiens autres qu'informels, réservant de rares interviews "à des médias bien spécifiques, principalement des journaux communistes mais aussi - c'est arrivé - à des envoyés spéciaux de CNN ou CBS", ajoute-t-il.

Un véritable tournant a été pris à l'occasion de la visite du pape Jean Paul II en janvier 1998 puis, après une période de sérieuse crispation, à l'issue du Sommet ibéro-américain organisé à La Havane l'année suivante, c'est-à-dire à des moments où le régime a eu grand besoin, diplomatiquement et matériellement, de soigner ses relations avec l'extérieur. D'où un regard différent porté sur les correspondants étrangers, dont les réactions ont été considérées comme dignes d'intérêt, parce que représentatives de l'opinion de leur pays d'origine. Si bien que, depuis 1998, les conférences de presse les plus importantes qui se tiennent au CPI sont filmées par la télévision cubaine. "Les questions, les attitudes, les réactions et les reportages des correspondants sont analysés" par les spécialistes du CPI mais aussi par les autres organes de décision du pouvoir, estime Vicenç Sanclemente, premier correspondant permanent de la télévision publique espagnole TVE à Cuba (de 1997 à 2000). L'autre utilité - plus pernicieuse - de ces images, estime-t-il, est de pouvoir engager "la responsabilité des correspondants devant le peuple cubain", en diffusant au besoin des extraits de ces conférences de presse à la télévision nationale cubaine, entièrement sous contrôle.

Depuis quelques années, les journalistes étrangers intéressent tant les autorités cubaines qu'elles ont tenté de "recruter" un journaliste d'une agence de presse internationale, notamment, pour être mieux informées de l'état d'esprit de ses collègues occidentaux, voire de leurs faits et gestes.

Prise en main immédiate et "explication de textes"

"On comprend immédiatement ou on vous fait comprendre, dès les premiers jours de votre installation, que votre travail est minutieusement suivi et analysé. On vous fait savoir que toute information non conforme à la propagande officielle ne peut que vous couper des sources officielles, ce qui est plein de saveur lorsqu'on sait à quel point les sources en question sont muettes", se souvient Noël Lorthiois, correspondant de l'AFP, arrivé en octobre 1985 et expulsé exactement un an plus tard. "A Cuba il n'y a pas de précensure sur l'information, précise Bertrand Rosenthal, son successeur. On ne m'a jamais empêché ni de faire une enquête, ni de rencontrer X ou Y, ni d'écrire sur quoi que ce soit, ni de faire ce que j'avais envie de faire. S'il y a sanction, elle intervient après la publication du travail." Ses collègues le confirment.

Avant la première "réprimande" et pour la "prévenir", les correspondants étrangers sont en quelque sorte "pris en main" par des confrères locaux ou des journalistes étrangers installés depuis longtemps dans l'île. "Deux journalistes cubains entretenaient particulièrement ces relations : Gabriel Molina, qui travaillait pour l'édition dominicale de Granma, le quotidien officiel cubain, et Luis Baez, le grand reporter de l'agence cubaine Prensa Latina, toujours invité à suivre Fidel, partout où il se déplace. Ils passaient au bureau, on discutait", raconte André Birukoff, arrivé en poste à La Havane pour l'AFP en juillet 1984 et expulsé en juin 1985.

Son collègue Noël Lorthiois renchérit : "Ces journalistes agissaient un peu comme des chaperons de la presse étrangère. Toujours présents partout et sortis de nulle part, généralement très conviviaux et ne crachant pas sur un mojito (cocktail cubain) ou un cigare, ils étaient chargés de renseigner le régime sur l'état d'esprit des correspondants étrangers, de donner à ces derniers des informations soi-disant "sûres", c'est-à-dire celles que le régime souhaitait voir publier sans forcément les endosser officiellement, de glisser quelques conseils "d'ami ou de confrère" sur la façon de travailler à Cuba. Aussi, toute dépêche était-elle commentée le soir même par l'un de ces journalistes dans tel ou tel cocktail d'ambassade - il y en a presque tous les soirs à La Havane, et ces réceptions constituent le lieu de passage obligé pour se tenir au fait des rumeurs agitant le microcosme - soit en ma présence, soit de manière suffisamment publique pour que je sois informé du 'message'."

"Les premières remarques portaient sur la façon d'interpréter ce que j'écrivais, ajoute André Birukoff. Il y avait une espèce d'explication de texte après coup, et j'ai d'emblée trouvé ça pénible. On peut tout interpréter, chaque mot, chaque phrase." Bertrand Rosenthal explique: "Toute une série de gens sont chargés d'influencer le journaliste, de lui faire peur éventuellement. La Havane est un petit monde avec ses quelque quarante-cinq ambassades. Les rares correspondants ont un statut quasi diplomatique et leurs écrits revêtent une grande importance : la seule information qui sort de l'île vers l'étranger passe par eux." A noter que les voitures de service des correspondants sont identifiées par une plaque spéciale, qui facilite aussi les repérages.

Les choses ne semblent pas vraiment avoir changé au fil du temps. Ainsi, lors de son premier séjour à La Havane, Vicenç Sanclemente est-il immédiatement "briefé" par le désormais célèbre Luis Baez, qui lui "fixe on ne peut plus clairement les limites de l'exercice de la liberté de la presse dans l'île" : "On peut jouer tant qu'on veut avec la chaîne mais pas avec le singe qui la tient (Fidel Castro)." La même "maxime" avait déjà été énoncée à Bertrand Rosenthal notamment, dix années plus tôt : ne jamais s'en prendre d'une manière ou d'une autre à la personnalité du Lider maximo dans ses écrits, sous peine de franchir la ligne rouge…

Les autres sources à protéger

Comment dès lors travailler quand les informations officielles sont rares, les confirmations de rumeurs rarissimes, et les limites de la "liberté" clairement fixées ? Denis Rousseau, en poste pour l'AFP de 1996 à 1999, résume : "Il y a les autres sources officielles que sont les journaux, qu'il faut parfois savoir lire entre les lignes, la radio, la télévision, les agences cubaines que sont Prensa Latina ou AIN (Agencia de Informacion Nacional), les discours du Lider maximo, les contacts noués au hasard des rencontres avec des Cubains, les contacts avec la dissidence, avec le clergé et les militants catholiques, avec les rares ONG qui travaillent de manière indépendante à Cuba. Il y a enfin les contacts personnels, et parfois un peu clandestins, avec des fonctionnaires, des universitaires, des dirigeants d'entreprises publiques cubaines ou encore les hommes d'affaires étrangers." "Les meilleures sources restent à mes yeux le bouche à oreille, appelé "Radio Bamba" ou "la Bola", les gens de la rue", estime de son côté un journaliste anglophone soucieux de conserver l'anonymat.

Pour Bertrand Rosenthal, "le journalisme à Cuba est certes un art minimaliste, mais dans cette société de babil caribéen, tout le monde parle. Comme partout, les relations humaines prennent du temps. Une fois qu'on est en confiance, que les Cubains voient que vous êtes comme tout le monde, que vous êtes quelqu'un qui aime bien manger, boire et vivre, des liens se créent, qui font que le débat est possible, et l'information aussi. Mais son utilisation se heurte toutefois à la nécessité absolue de protéger ses informateurs. Un exemple : en 1989, j'apprends que certains jeunes marginaux s'inoculaient volontairement le sida pour aller vivre dans des sidatoriums où l'on vivait mieux que dans la rue. Seules trois personnes étaient au courant : Fidel, le médecin-chef du sidatorium et ma source. Impossible de sortir cette information pourtant extraordinaire ; je ne peux sourcer mon information et donc, je risque l'expulsion. Un an après seulement, j'ai réussi à obtenir confirmation du vice-ministre de la Santé, et j'ai publié cette information gardée sous le coude tout ce temps."

Toutes les sources possibles donc mais avec un axiome de base, résume le même Bertrand Rosenthal, à l'instar de la grande majorité de ses confrères : "Toute personne que je rencontrais à Cuba allait être interrogée par la police pour savoir ce que je lui voulais et de quoi on avait parlé. Même si cela n'arrivait pas systématiquement, il fallait partir de ce postulat."

Surveillance "à la japonaise"

La surveillance est constante, dans la vie professionnelle comme dans la vie privée. Pour l'illustrer concrètement, Noël Lorthiois raconte l'épisode suivant : "Nous avions, ma femme et moi, sympathisé avec un couple de jeunes Cubains. Lui écrivait des chansons et des poésies, ils avaient un jeune enfant. Nous étions allés les voir un soir chez eux, sans nous cacher, pour prendre un verre en toute amitié et sans aucune espèce d'arrière-pensée professionnelle. Une semaine plus tard, alors qu'il faisait déjà nuit, je rentrais à la maison lorsque la jeune femme est sortie de derrière un des flamboyants qui bordaient la rue, le long de notre maison. Je n'ai eu que le temps d'apercevoir son visage, vert de peur, lorsqu'elle s'est penchée à la vitre de la voiture, une minute, pour me crier, me hurler devrais-je dire : 'Je t'en supplie, ne venez plus, ne venez plus jamais, sinon nous perdrons tout'. Je n'ai jamais pu oublier son visage déformé par la peur."

"La surveillance est normalement exercée de manière discrète, estime Denis Rousseau. Elle ne se révèle qu'au détour d'une maladresse ou se fait visible volontairement si le pouvoir souhaite intimider sa'cible'. C'est ce que les agents cubains appellent la surveillance 'à la japonaise'."

Vicenç Sanclemente a sans doute été "traité" à ce régime. "Un jour, dit-il, j'ai été salué par un homme qui s'est présenté comme l'analyste de mes reportages télévisés au Conseil d'Etat (le gouvernement)." Le journaliste a également fait connaissance avec la personne chargée de surveiller ses conversations téléphoniques, un certain "Doncel". Et celui-ci de lui demander sans ambages, lors d'une réception après le Sommet ibéro-américain de 1999 : "Dis-moi, comment se fait-il que tu aies si peu utilisé ton portable pendant ce sommet ?"… A Cuba, tout journaliste accrédité sait que ses conversations téléphoniques sont écoutées, qu'elles soient effectuées à partir d'un poste fixe ou d'un portable.

A la même époque, le correspondant de TVE s'inquiète de ne plus recevoir de courriers électroniques sur l'ordinateur de son bureau, alors qu'il attendait un message important d'un de ses collègues en République dominicaine. Il s'en étonne auprès du technicien du ministère des Communications qui lui avait ouvert son compte Internet, croyant à un problème technique. Le préposé lui répond : "Mais c'est que cela fait plusieurs jours que tu n'as pas ouvert l'ordinateur que tu as à ton domicile. Et c'est là-bas que tu as trois messages de la République dominicaine, et aussi deux autres de Barcelone, un de Montse et un autre de Margaret." Aucun message électronique n'échappe à la surveillance policière cubaine, depuis qu'Internet a pénétré dans l'île avec de nombreuses restrictions.

Olivier Languepin, lui, au vu des difficultés pour obtenir un appartement "légal" avait choisi d'être logé "au noir", à une époque (en 1998) où les Havanais ne risquaient pas encore une amende de 1 500 dollars pour avoir hébergé illégalement des étrangers. Trois jours après son emménagement discret dans un appartement "non officiel", il reçoit un appel téléphonique du CPI l'informant, comme si de rien n'était, de l'organisation d'une conférence de presse dans la journée. Une manière de lui faire comprendre clairement que les autorités cubaines n'ignoraient rien de son déménagement.

"Il y avait aussi ces types que je trouvais trop souvent sur mon chemin, poursuit Olivier Languepin, et aussi le cambriolage de mon domicile pendant mon sommeil au cours duquel mon ordinateur portable a disparu avec ses disquettes et quelques vêtements : on finit par devenir parano. Il y avait enfin ces super nanas cubaines qui tombaient du ciel lors de réceptions ou de soirées culturelles." D'autres correspondants étrangers ou envoyés spéciaux mentionnent aussi ces "rencontres" qui ne devaient en fait rien au hasard. Si les journalistes célibataires sont les premiers à en "bénéficier", les hommes mariés ne sont pas en reste lorsque leurs épouses sont parties en vacances. Dans les réceptions d'ambassade, de "superbes" filles peuvent ainsi leur demander de les raccompagner chez elles.

Selon Bertrand Rosenthal, "une importante structure de sécurité est là pour surveiller les correspondants", en particulier ceux des agences de presse, en raison de la rapidité même de diffusion de leurs informations à travers le monde. D'après les confidences recueillies par ce journaliste après son départ de l'île auprès de Cubains ayant entre-temps quitté leur pays, cette surveillance implique une trentaine de personnes pour un correspondant d'agence, parfois plus en période "chaude". Comment la supporter ? "Il faut faire comme si elle n'existait pas, vivre normalement, estime-t-il. Ce type de surveillance est typique du stalinisme. Quand on a besoin de se débarrasser de quelqu'un, on ne l'attaque pas sur ses idées ou ses écrits mais sur sa personne : s'il est alcoolique, on peut organiser, mettre en scène et filmer une beuverie puis s'en servir contre lui. Dans les années 1970, un journaliste a ainsi été expulsé de Cuba pour avoir participé à des ballets bleus ou roses. Les autorités savaient depuis des années qu'il s'y adonnait de temps en temps. Elles ont utilisé ce prétexte le jour où il a écrit quelque chose qui leur a vraiment déplu. Le processus est parfaitement décrit dans le film "Dossier 51". Dans mon cas, ils n'ont jamais utilisé l'éventuel dossier qu'ils pouvaient avoir sur mon compte. J'ai été cambriolé quatre fois à mon domicile sans que je puisse y voir des mobiles politiques : ils n'ont touché ni à mon ordinateur, ni aux disquettes sur lesquelles j'avais pourtant sauvegardé une partie du livre que j'ai publié après mon départ de La Havane, en 1993, avec Jean-François Fogel."

"Insulte à la nation cubaine"

Sur le plan professionnel, après les remarques des "collègues cubains", viennent les "rappels à l'ordre", en général signifiés par le porte-parole du CPI. Ainsi, Denis Rousseau, fin 1996, quelques mois après son arrivée à Cuba, se fait vivement reprocher une dépêche sur la pénurie d'œufs à La Havane, intitulée "Les poules cubaines ne respectent pas le plan quinquennal de production"(voir la dépêche en annexe). Il sous-entendait qu'elles étaient "stressées" par la "période spéciale". "On ne plaisante pas avec ces choses-là !", lui a-t-on assené. De même, André Birukoff s'est fait "réprimander" pour avoir écrit un article sur le marché noir, puis sur Cayo Largo, la station balnéaire que les autorités construisaient pour les touristes étrangers et que seuls les Cubains employés dans ces installations pouvaient fréquenter. Relever cette incongruité avait déplu, sans qu'aucune menace ni avertissement ne soit toutefois proféré à ce stade.

C'est un autre article qui a motivé l'expulsion de ce dernier en juin 1985, onze mois après son arrivée. Ce scoop, qui avait nécessité une longue et difficile enquête, portait sur l'existence à Cuba d'un organisme (Interconsul) qui facilitait, moyennant finance, les mariages entre étrangers et Cubains ou Cubaines désireux de quitter l'île, avec établissement d'un passeport pour ces derniers. "Ce papier est sorti à la veille d'une conférence internationale sur les femmes à Nairobi, où devait se rendre l'épouse de Raul Castro, Vilma Espin, leader du syndicat des femmes cubaines." Quelques heures après sa publication, le porte-parole du MINREX lit à André Birukoff, convoqué dans son bureau, une courte déclaration : "Votre dernier article est une insulte à la nation et à la femme cubaine. Vous êtes expulsé. Vous avez trois heures pour quitter le pays." Il a été accompagné manu militari à l'aéroport.

Convoqué "en moyenne tous les trois mois par le MINREX" pour des "explications de textes sur ses écrits", au cours de son séjour de quatre années à la fin des années 1990, un journaliste anglophone confie : "Au début, j'argumentais point par point, je réagissais par réflexe à toutes les mises en cause tant elles me semblaient incongrues. Ils me reprochaient par exemple d'utiliser l'expression "pays communiste" avec une connotation négative. Puis, j'ai décidé d'écouter très attentivement leurs arguments pour mieux comprendre ce qui les faisait réagir et pourquoi ils s'offusquaient d'une formulation plutôt que d'une autre. L'exercice était ainsi très intéressant pour décrypter leur vision des choses et du monde." Avec moins de flegme, l'un de ses confrères anglo-saxons eut aussi "à défendre chaque mot" de sa prose économique dans les années 1990, à un moment où Cuba cherchait à attirer puis à conserver des investisseurs étrangers dans le cadre d'entreprises conjointes, dont l'Etat cubain détenait 51 % des parts.

La dissidence n'a pas bonne presse

Pour les uns comme pour les autres, le ton n'est devenu véritablement comminatoire qu'à la suite de la diffusion d'articles ou de reportages sur l'un de ces deux thèmes tabous : les activités de la dissidence et, surtout, tout ce qui tourne de près ou de loin autour de Fidel Castro.

En octobre 1986, deux correspondants, l'un de Reuters, l'autre de l'AFP, Noël Lorthiois, sont expulsés, sans préavis. Pour la première fois, un dissident cubain s'était exprimé devant eux sous son identité. Elizardo Sanchez Santa Cruz confirmait au nom de son organisation (la Commission cubaine pour les droits de l'homme et la réconciliation nationale, CCDHRN) l'existence de camps de travail et donnait son évaluation du nombre de prisonniers politiques dans l'île, une autre première (voir la dépêche en annexe). "Mon article était conforté par d'autres sources car j'avais fait un long et laborieux travail d'approche des milieux dissidents pendant plusieursmois, indique Noël Lorthiois. J'avais eu des contacts avec deux d'entre eux et c'est Elizardo Sanchez qui est venu me voir un matin, se disant déterminé à prendre le risque de donner son nom. Il me demandait aussi de réunir mes collègues des deux autres agences ; ce que j'avais tenté de faire mais mon confrère d'EFE, l'agence espagnole, était en vacances en dehors de l'île." Dès la publication de sa dépêche, Noël Lorthiois est convoqué au MINREX qui l'informe de son expulsion, pour avoir donné la parole à des "bandits asociaux" et s'être fait le "complice des ennemis de la Révolution". Malgré ses protestations, les autorités cubaines ont retenu sa femme sur l'île pendant plus d'une semaine "pour les formalités". "Je pense que le régime souhaitait me contraindre au silence tant que mon épouse se trouvait encore à Cuba", commente-t-il.

Son successeur, Bertrand Rosenthal, a été convoqué trois fois en cinq ans, toujours sur le thème de la dissidence, qui s'était enhardie entre-temps. "Ma première convocation, raconte-t-il, a eu lieu dans les six premiers mois. Je pense que cela fait partie de la méthode : montrer que les autorités sont là et qu'elles lisent votre production. L'objet était une dépêche sur l'arrestation de quatre dissidents, qui voulaient déposer une gerbe au pied de l'une des statues de José Marti, le héros de l'indépendance cubaine, vers 20 heures, à la nuit tombée. Ils m'avaient prévenu, j'y étais. Les policiers les ont embarqués au moment où ils allaient déposer leur gerbe. Aux fonctionnaires du MINREX qui m'ont convoqué, j'ai répondu que j'avais raconté ce dont j'avais été témoin. Ils n'ont pas remis en cause les faits, mais m'ont reproché de donner trop d'importance à la dissidence. J'ai répondu que c'était faux, les dépêches de l'AFP démontrant qu'on traitait bien d'autres sujets. J'ai ajouté : "Je traite de la dissidence quand je pense que cela mérite d'être traité et j'en suis le seul juge." Convoqué ensuite sur le même thème, à propos du dissident Ricardo Bofill (fondateur en 1976, en prison, du Comité cubain pour les droits de l'homme), mais sans être expulsé, Bertrand Rosenthal ajoute : "On était submergé de communiqués de je ne sais combien de gens de toutes petites organisations plus ou moins représentatives. La question était de savoir quelle part leur accorder. Lorsqu'on leur en accordait une trop importante, les autorités cubaines réagissaient."

Mettre "trop d'emphase sur les dissidents" reste un reproche régulièrement adressé aux journalistes étrangers, quelle que soit leur nationalité. Ils sont toujours admonestés, voire menacés. Vicenç Sanclemente confie avoir été prié de ne pas couvrir les éventuelles manifestations de dissidents, avant le Sommet ibéro-américain de novembre 1999. Ils sont toutefois plus rarement expulsés. D'une part, le non-renouvellement du visa est plus efficace et moins remarqué, d'autre part les figures les plus constantes de la dissidence sont de plus en plus souvent reçues, depuis ce Sommet ibéro-américain, par des personnalités étrangères, ministres ou Premiers ministres, en visite à Cuba. Ce que la presse internationale ne peut décemment pas taire.

Le grand tabou : la santé de Fidel Castro

"Le grand problème de la couverture cubaine pour un journaliste, c'est Fidel. Que peut-on dire sur lui et comment le dire ?", souligne Bertrand Rosenthal. Il avait osé, sans être inquiété, un article intitulé "Castronomia". Il y décrivait les difficultés alimentaires des Cubains au quotidien, à partir des recettes culinaires que proposait le chef de l'Etat cubain en temps de pénurie. Si les journalistes d'agence s'interdisent en général tout qualificatif ou substantif hors citation qui soit assimilable à des jugements de valeur, ceux travaillant pour des quotidiens ont en général plus de liberté. Pour avoir écrit "le caudillo vieillissant" dans l'un de ses articles économiques, Olivier Languepin a été sévèrement réprimandé : "Comment pouvez-vous parler ainsi de notre Commandante ?" "Je fais mon travail de façon honnête, a-t-il répondu, et je suis prêt à faire un rectificatif si ce que j'ai écrit est inexact." Son visa aurait sans doute expiré bien plus tôt s'il avait risqué le terme "dictateur".

La santé du Lider maximo, qui aura 77 ans en août 2003, est à ranger parmi les thèmes les plus dangereux à aborder, susceptibles de motiver une convocation du chef de l'Etat en personne, dans son bureau. Bien que le président cubain disparaisse parfois complètement de la scène publique, pour des périodes plus ou moins longues, il est de mauvais goût de s'interroger sur ces absences. Les correspondants des agences présentes à Cuba s'en sont aperçus à leurs dépens en juillet 1998. Le quotidien Nuevo Herald de Miami avait publié le dimanche 21 juillet un article dans lequel un médecin affirmait que Fidel Castro avait subi en octobre 1997 une intervention chirurgicale pour une grave maladie cérébrale (encéphalopathie hypertensive). Chacun de leur côté, les correspondants à La Havane de Reuters et de l'AFP ont fouillé dans leurs archives et constaté que, durant la période mentionnée par le quotidien de Miami, Fidel Castro avait eu un entretien officiel à La Havane avec un envoyé du Vatican. La présidence cubaine démentant formellement cette opération, les correspondants font état de ce démenti et y ajoutent le fruit de leurs recherches dans leurs archives.

Le mardi 22 juillet cependant, Fidel Castro, inaugurant la session ordinaire de l'Assemblée populaire cubaine, critique avec virulence la presse étrangère, accusée de "discréditer le socialisme, démoraliser la révolution et la combattre avec des mensonges et des intrigues de toutes sortes". Après quoi, il invite les journalistes et les invités accrédités à quitter l'enceinte du Parlement, afin que les députés puissent "discuter en toute liberté et pour qu'aucune des paroles, critiques ou autocritiques prononcées ne servent de combustible aux campagnes infamantes menées contre ce pays". Denis Rousseau de l'AFP relate ces événements, cite ces propos et ajoute dans sa dépêche : "Fidel Castro n'a cependant fait aucune mention des informations parues dimanche dans un quotidien américain (…) démenties lundi par le gouvernement cubain, les qualifiant d''infamie'.

Convoqué, comme ses collègues de Reuters et de EFE, par Fidel Castro en personne à son bureau présidentiel aux environs de minuit, Denis Rousseau devra justifier sa dépêche, décortiquée mot par mot, jusqu'à 5 heures du matin. Le reproche le plus grave portait sur l'utilisation du mot "cependant", un adverbe qui, aux yeux de Fidel Castro, "relançait de manière insidieuse et délibérée les rumeurs les plus fausses sur son état de santé" (le Nuevo Herald a lui-même démenti ultérieurement cette intervention chirurgicale et les propos du médecin qui n'en était finalement pas un). A un moment, raconte le journaliste, le leader cubain a "littéralement explosé" : "Mais qu'est-ce que vous croyez, nous savons lire, nous ne sommes pas des imbéciles, vous nous prenez pour des imbéciles !" La réponse de Denis Rousseau ("Je n'ai jamais pensé une telle chose de vous") a subitement calmé l'échange devant témoins mais le correspondant a eu le sentiment "d'être devenu indésirable à partir de ce moment-là".

Le climat général se durcit considérablement à Cuba fin 1998 et surtout l'année suivante, avant le Sommet ibéro-américain de novembre, notamment contre les dissidents, les prostituées et les journalistes. Promulguée en février 1999, la "loi 88", rapidement baptisée "loi bâillon", vise toute personne qui "collabore, quel que soit le moyen utilisé, avec des émissions de radio ou télévision, des revues ou autres médias étrangers" ou "fournit des informations" jugées susceptibles de servir la politique américaine. Les peines encourues sont très lourdes : jusqu'à vingt années de prison, la confiscation de tous ses biens personnels et des amendes atteignant 100 000 pesos (près de 4 800 euros).

Les attaques contre la presse étrangère deviennent de plus en plus violentes. Le 4 mars 1999, le journal officiel Granma écrit : "Certains journalistes étrangers accrédités dans notre pays et certaines agences étrangères ont la mission de diffuser de Cuba toutes les intrigues, calomnies et saletés lancées par les agents appointés" de l'impérialisme américain. Dans l'hebdomadaire Trabajadores (organe des syndicats officiels), le journaliste et député Lazaro Barredo Medina s'en prend nommément à Denis Rousseau et à Pascal Fletcher, correspondant du quotidien économique britannique Financial Times, après avoir été celui de Reuters à Cuba. Tous deux sont accusés "d'utiliser leur profession de manière infâme pour discréditer Cuba", puis de "collaborer avec un service de l'Agence d'informations américaine" et enfin d'avoir "délibérément soutenu" la "propagande à l'étranger sur la prétendue dissidence" (voir l'article en annexe).

Cette escalade dans les attaques s'accompagne parallèlement d'une surveillance plus visible et d'un ostracisme certain. "On découvre d'abord des policiers postés ostensiblement en faction devant chez nous, raconte Corinne Cumerlato, correspondante du quotidien français La Croix et épouse de Denis Rousseau. Il y en avait toujours un parce qu'on habitait près de l'ambassade de Libye ; en voilà dès lors trois qui passent et repassent. Après les attaques nominatives dans la presse cubaine, les gens qui nous fréquentent habituellement ne nous regardent plus, les collègues, les diplomates nous disent : "Ah bon, vous êtes encore là ?" Les apparatchiks cubains plaisantent grassement." La paranoïa gagne du terrain d'autant qu'un jour, les freins de la voiture de service de Denis Rousseau, une Peugeot assez récente, lâchent après que le frein à main a connu la même mésaventure… Le couple est finalement parti en juillet 1999, Denis Rousseau ayant postulé avec succès pour un autre poste, en France. Quelques jours avant son départ, le responsable du CPI avait fait savoir à un diplomate français que le journaliste était devenu "indésirable".

Si les journalistes anglo-saxons mentionnés plus haut ont pu revenir à Cuba en touristes, Bertrand Rosenthal, lui, a été refoulé, alors qu'il était en possession de ce même visa de touriste, à l'aéroport de La Havane, avec Jean-François Fogel, six mois après la parution de leur livre, en juin 1993, intitulé "Fin de siècle à La Havane, les secrets du pouvoir cubain". Ils étaient déjà revenus une fois dans l'île avant sa sortie. "J'ai appris plus tard que Fidel avait personnellement ordonné notre interdiction de séjour après la sortie du livre. J'ai été, dit-on, assimilé à un traître", raconte Bertrand Rosenthal.

Retour sur le passé

Le contrôle de l'information par le régime castriste n'est pas récent. Il a été mis en œuvre dès le début de la révolution cubaine. Jean Huteau, le tout premier correspondant permanent de l'AFP, qui a ouvert un bureau en juillet 1960, témoigne, avec la même indignation qu'à l'époque, de la manipulation de ses "télégrammes" (on ne parlait pas encore de "dépêches"), fait rare dans les annales des atteintes à la liberté de l'information. L'URSS sous Staline était allée jusqu'à "caviarder" les textes que les correspondants étrangers envoyaient de Moscou. Fidel Castro s'en est-il inspiré ?

A Cuba, au début des années 1960, les télex étaient envoyés par Western Union, une compagnie américaine de communication rapidement nationalisée par les "barbudos". Cette société était donc chargée d'acheminer les télex de La Havane à New York, faute de lignes directes vers Paris. La copie du correspondant était ensuite acheminée vers la France. Jean Huteau raconte : "Quatre ou cinq mois après l'échec de la Baie des Cochons, le débarquement anti-castriste d'avril 1961, le régime décide d'organiser la manifestation des manifestations, afin de rassembler deux millions de personnes sur la place de la Révolution. Or ne peuvent y tenir au maximum que 400 000 personnes. Et j'évalue la participation à environ 200 000 personnes. Le soir, une radio mexicaine que je pouvais encore capter à La Havane indique : "Selon l'AFP, les manifestants étaient un million"… J'appelle le bureau de l'AFP à New York, leur demandant de me lire mon télégramme. Il y avait un million de personnes sous ma signature. Pis, je m'aperçois que chaque fois que j'écrivais, les Cubains de Western Union corrigeaient, à mon insu, avant d'envoyer le télex à New York. Quand j'écrivais 'les envahisseurs anti-castristes de la Baie des Cochons', ils changeaient pour 'les mercenaires de la Baie des Cochons'".

Le premier correspondant de l'AFP tente d'élucider l'affaire, difficilement, "par quelqu'un qui connaissait quelqu'un qui connaissait quelqu'un qui connaissait une des télégraphistes de Western Union". "Cette fille finit par m'avouer qu'il y avait des censeurs, poursuit-il. Et que mes télégrammes étaient relus par la seule personne qui comprenait le français, une enseignante qui n'était pas employée à plein temps et venait quand elle pouvait. Ce qui m'expliquait tout à coup les retards entre le moment où j'envoyais un papier et celui où Paris le recevait et le mettait sur les fils. Car lorsqu'elle n'était pas là, mes télégrammes étaient bloqués. Il y avait parfois des retards de six ou dix heures ! Paris me disait que j'étais battu par la concurrence, je croyais qu'il s'agissait de problèmes techniques ! J'ai tout compris grâce à cette fille, qui risquait de perdre son travail si je la grillais. Que faire ? J'ai quand même protesté auprès du ministère des Relations extérieures, à la section presse. Ils m'ont dit : "
Qu'est-ce que c'est que ça, tu sais bien qu'il n'y a pas de censure…
Mais si, je le sais.
Et comment le saurais-tu ?
Quelqu'un me l'a dit.
Amène-le nous. Et si c'est vrai, on va intervenir."

Jean Huteau ne voulait surtout pas compromettre sa source. "J'ai alors décidé de transmettre tous les télégrammes en espagnol. Il n'y avait alors plus de censeur à aller chercher, plus de délais, et j'allais pouvoir mieux comparer. Au bout d'un mois, j'ai envoyé à Paris, par la valise diplomatique, copie d'un mois des télégrammes tels que je les avais envoyés. Ils ont comparé mot à mot toute ma production avec ce qu'ils avaient reçu via Western Union. Ils en ont fait un cahier dont j'ai reçu copie. La censure avait continué. Par exemple, Blas Roca, le secrétaire du vieux PC cubain, le père du dissident Vladimiro Roca, fait un discours, disant en substance : 'Il va falloir faire un effort parce que l'ennui est que cette révolution va tellement vite que la conscience populaire ne suit pas le rythme de la révolution.' C'était devenu : 'La conscience populaire va encore plus vite que le rythme de la révolution.' Cela ne voulait même plus rien dire. Les 2 000 tonnes de la production de café devenaient 25 000 tonnes. Aux 'mercenaires de la Baie des Cochons', on ajoutait 'à la solde de la CIA'. Tout à l'avenant. J'étais furieux. Et stupéfait de voir que mes collègues parisiens aient pu penser une seconde que j'avais écrit cela."

Jean Huteau décide alors de protester au plus haut niveau, Fidel Castro étant à l'époque son propre porte-parole. "La première conférence de presse de Castro qui a été organisée, plus d'un an après mon arrivée, avait pour but d'annoncer un accord avec les Américains sur l'échange de leurs prisonniers après la Baie des Cochons, contre des tracteurs américains. Une vingtaine d'envoyés spéciaux américains prestigieux arrivent. Castro, en très grande forme, répond à tout. Avec mon collègue de Reuters, qui avait eu aussi des télégrammes corrigés, on en profite pour se lancer : 'Commandante, quand pouvons-nous espérer la fin de la censure de la presse ?' Il nous regarde intensément. 'Il n'y a pas de censure'. Je rétorque : 'Si, je l'ai vérifié, et j'ai un document'. 'Faites-le moi parvenir, ça m'intéresse et s'il y a censure, je la supprimerai'. La réponse m'est parvenue par la suite via le ministère des Relations extérieures. En substance : 'C'est vrai, il y a eu des corrections, on s'en excuse. Mais les opérateurs télégraphistes sont des révolutionnaires qui s'indignent de ce qu'écrit la presse capitaliste et ils corrigent. Il faut les comprendre…' "

Pour acheminer ses "scoops", dont l'arrivée à une trentaine de kilomètres de Cuba de soi-disant "techniciens agricoles" - en fait des militaires soviétiques venus installer des fusées - Jean Huteau utilisera dorénavant des "pigeons", à savoir des voyageurs, souvent diplomates, qui postent ou remettent sa prose au bureau de New York. Le MINREX a ensuite établi de nouvelles cartes de presse, valables uniquement à La Havane. Pour en sortir, une autorisation spéciale est dorénavant requise.

Consignes préalables et gestion de crise

Les agences, comme les autres organes de presse, donnent en général peu de consignes à leurs correspondants avant leur départ à La Havane. Ils leur recommandent, comme pour n'importe quelle destination, de travailler du mieux qu'ils peuvent, dans le respect des règles déontologiques et la rigueur de l'information spécifique aux agences, en insistant parfois sur le devoir de prudence. Tout au plus les agences, toujours plus exposées que les autres organes de presse à Cuba, leur demandent-elles d'éviter les "provocations", susceptibles de motiver une rapide expulsion.

De fait, la grande majorité des journalistes concernés disent être arrivés à Cuba déterminés à travailler là comme partout ailleurs, sans autocensure et dans la "transparence", en dépit de la surveillance policière dont chacun sait être la cible. Mais arrive souvent un moment où, comme le reconnaît Vicenç Sanclemente, il devient difficile de "ne pas perdre le nord", entre remarques critiques, visites incongrues, avertissements clairs, ou conférences de presse avec les correspondants étrangers retransmises à la télévision cubaine.

Le climat devient insupportable lorsque les attaques du régime cubain s'intensifient jusqu'à devenir nominales. Ces pressions placent alors le correspondant étranger, estime Denis Rousseau, "face à une alternative où aucun choix n'est vraiment satisfaisant. Soit il baisse le ton et il ne se comporte plus en professionnel de l'information, ce qui peut être considéré comme une faute professionnelle par sa direction ; soit il tente de continuer à travailler normalement et tout ce qu'il va écrire sera dénoncé par les autorités comme insultant, déformé, agressif".

Denis Rousseau est de ceux qui déplorent alors l'absence d'une véritable stratégie de "gestion de crise", adoptée plus volontiers dans les médias anglo-saxons, lorsque la situation devient trop tendue : étude des précédents, soutien psychologique, ferme appui de la hiérarchie venue sur place, etc.

Autocensure ?

De son expérience, Bertrand Rosenthal tire la métaphore suivante quant au champ de l'information des correspondants étrangers à Cuba : "C'est comme un terrain de football dont les limites changeraient. Durant certaines périodes, il rétrécie alors qu'à d'autres, il s'agrandit. Il faut donc être bien à l'écoute, afin de comprendre quels sont les sujets sensibles du moment. J'ai écrit certaines choses sur des sujets délicats lorsque j'ai été moi-même témoin des faits relatés ou lorsque je me sentais 'béton'. Ainsi, pendant la première guerre du Golfe, je tombe par hasard sur un pétrolier irakien mouillant à 200 mètres des côtes cubaines, près de La Havane. Je prends des photos. J'écris qu'un pétrolier irakien fait relâche à Cuba, alors que c'est interdit. Les officiels cubains ont maintenu dur comme fer que ce n'était pas vrai. Et là, j'ai sorti mes photos… Si tu es capable de prouver ce que tu écris, ils sont bons joueurs, ils ne vont pas plus loin. Tout en te faisant remarquer que ce n'est pas une 'attitude sympathique'.

Denis Rousseau et Corinne Cumerlato contestent cette approche : "Engager les journalistes à jouer au plus fin et, surtout, leur laisser penser qu'ils doivent "deviner" quelles sont les limites du jour, c'est les "conditionner" à aller au-devant des désirs du pouvoir et contribuer à désinhiber celui-ci", disent-ils. "Nous avons délibérément choisi de ne pas bouger lorsque le régime s'est durci. On peut nous objecter que cette attitude n'était pas la bonne, puisqu'elle est à l'origine de nos ennuis. Mais nous persistons cependant : si cette position était plus généralisée au sein de la communauté des correspondants étrangers, elle serait sans doute plus efficacement tenable", ajoutent-ils.

"Retenir, par exemple, une information dans un moment délicat ne revient-il pas justement à s'autocensurer ?", s'interrogent certains. Le correspondant d'un organe de presse européen basé dans un autre pays latino-américain mais appelé à effectuer de fréquents reportages à Cuba estime que "tous les journalistes s'autocensurent à Cuba", qu'ils l'admettent ou non, qu'ils résident à La Havane ou qu'ils y soient envoyés spéciaux, soumis au chantage au visa. "A travers ce chantage au visa et du fait des pressions exercées sur les journalistes étrangers, le régime cubain parvient à faire en sorte d'occulter partiellement l'étendue de la répression dans l'île", ajoute-t-il.

Expulsés, privés de visa temporairement ou durablement, réadmis ou ayant "normalement" terminé leur mandat sur l'île, tous les journalistes interrogés insistent sur un point : ce qu'ils ont vécu à Cuba, risquant tout au plus d'être expulsés, n'est rien en comparaison de ce que vivent les Cubains sur place, au quotidien, depuis plus de quarante ans, bâillonnés de facto, soumis à la peur quotidienne, susceptibles de perdre leur travail, voire de se retrouver en prison.

(1) Si les anciens correspondants de l'AFP à la Havane ont bien voulu témoigner en leur nom, de même que les quelques correspondants de journaux français ayant séjourné dans l'île et le correspondant de TVE, la plupart des journalistes anglo-saxons ou hispanisants n'ont accepté de le faire que sous couvert d'un strict anonymat. Une journaliste européenne a préféré ne pas s'exprimer du tout, à cause des liens affectifs perdurant avec un apparatchik cubain. Par ailleurs, nous n'avons pas interrogé les correspondants travaillant actuellement à Cuba, pour ne pas compliquer leur situation.

Annexes

AFP - Générale - 24 septembre 1986

Cuba droits - Arrestation de deux membres du "Comité Cubain pour les Droits de l'Homme".

Par Noël Lorthiois - La Havane 24 sept (600 mots)

Deux membres du «Comité Cubain pour les Droits de l'Homme » ont été arrêtés « quelques jours » avant que M. Ricardo Bofill Pagés ne se réfugie à l'ambassade de France, le 27 août dernier, a affirmé M. Elizardo Sanchez Santa Cruz, vice-président de ce Comité.
Les autorités cubaines, interrogées, ont confirmé officiellement ces arrestations, mais ont indiqué que ces personnes « ne représentent pas les droits de l'homme », et que leur détention, dont le motif n'a pas été précisé, n'était pas liée aux droits de l'homme. « Ils représentent des terroristes locaux agissant contre l'Etat cubain », a indiqué un porte-parole.
M. Elizardo Sanchez, 46 ans, qui parlait lors d'un entretien avec les correspondants des agences Reuter et AFP, a précisé que ces deux personnes, MM. Domingo Jorge Delgado Castro, « conseiller juridique » du « Comité » et Jose Luis Alvaro, étaient incarcérées à la prison du Combinado del Este (La Havane).
M. Sanchez a déclaré être membre fondateur du « Comité des Droits de l'Homme », et avoir passé six ans dans les prisons cubaines. Il a été libéré le 29 décembre 1985.
M. Sanchez a d'autre part affirmé que les locaux du « Comité » avaient été perquisitionnés le 28 août, soit le lendemain du jour où M. Ricardo Bofill, président du « Comité », et dont on est toujours sans nouvelles, s'est réfugié dans les locaux de l'ambassade de France.
La police a confisqué 950 exemplaires de la Déclaration universelle des droits de l'homme, de l'encre, une machine à ronéotyper, un stock de papier, et deux valises d'archives du « Comité » lors de cette perquisition, a précisé M. Sanchez. Interrogées, les autorités cubaines n'ont fait aucun commentaire officiel immédiat sur ce point.
Par ailleurs, M. Sanchez a indiqué que le « Comité » estimait à 1 500 le nombre de prisonniers politiques à Cuba. Ce chiffre, a-t-il dit, s'élèverait à 15 000 si l'on tient compte des personnes incarcérées pour objection de conscience, motifs religieux, ou refus de faire le service militaire en Angola.
Des sources ecclésiastiques cubaines consultées à cet égard par l'AFP estiment à 78 le nombre de prisonniers politiques dits « historiques » (c'est-à-dire incarcérés avant 1976) et encore détenus. Les mêmes sources indiquent ne pas pouvoir dire avec certitude qui est prisonnier « politique » ou qui ne l'est pas après cette date.
L'église cubaine, en collaboration avec l'église américaine et diverses organisations internationales, est à l'origine de la libération et de l'émigration aux Etats-Unis, le 15 septembre dernier, de 68 prisonniers politiques et 43 familiers.
M. Sanchez a d'autre part estimé à cent mille personnes, soit un pour cent de la population, le nombre total de détenus à Cuba, qu'ils soient politiques ou de droit commun, précisant qu'il existait entre 120 et 130 prisons ou camps de travail dans tout le pays. Les autorités cubaines, interrogées sur l'ensemble de ces chiffres, n'ont pas fourni de réponse immédiatement.
M. Sanchez a enfin affirmé que le « Comité » souhaitait agir au grand jour, mais que l'Etat cubain avait refusé à plusieurs reprises son inscription comme association.
Il a enfin fait la déclaration suivante : « Nous ne faisons rien d'illégal, nous ne violons pas les lois cubaines, et encore moins les lois internationales, et nous ne conspirons pas contre l'Etat cubain. Notre Comité aspire à ce que les droits de l'homme soient respectés toujours plus, tant par le gouvernement cubain que par les autres gouvernements, comme l'Afrique du Sud, le Chili ou le Paraguay. »

AFP - Générale - 25 septembre 1986

Cuba - expulsions
Protestation de l'Agence France-Presse contre l'expulsion de son correspondant à Cuba.

Paris, 25 sept (AFP) - La direction de l'Agence France-Presse a protesté énergiquement jeudi contre l'expulsion de son correspondant à Cuba, Noël Lorthiois, décidée le matin même par le gouvernement cubain.
Dans un télégramme adressé au ministre cubain des Relations extérieures, M. Isidoro Malmierca Peoli, le président-directeur général de l'AFP, M. Henri Pigeat, a affirmé que cette décision était « totalement arbitraire et injustifiée ». Elle « constitue une violation flagrante des principes les plus élémentaires de la liberté d'informer », a-t-il ajouté.
L'AFP a adressé un autre télégramme au directeur de l'Institut International de la Presse, M. Peter Galliner, pour attirer son attention sur cette expulsion.
Noël Lorthiois, 37 ans, directeur depuis octobre 1985 du bureau de La Havane où il avait remplacé André Birukoff, lui aussi expulsé en juin 1985, a été expulsé de même que le directeur du bureau de l'Agence Reuter, Robert Powell, après avoir été convoqués en pleine nuit au ministère des Relations extérieures. Selon le correspondant de l'AFP, un fonctionnaire leur a lu un texte les accusant de « mensonges, falsification d'informations et campagne hostile à Cuba ».
Noël Lorthiois et Robert Powell avaient transmis mercredi des dépêches citant des déclarations de M. Elizardo Sanchez Santa Cruz, un ancien détenu cubain se présentant comme le vice-président du « Comité Cubain des Droits de l'Homme », lequel aux yeux des autorités cubaines n'a aucune existence légale. Il y affirmait que deux membres de ce comité avaient été arrêtés quelques jours avant que M. Ricardo Bofill Pagés ne se réfugie à l'ambassade de France.
Les autorités cubaines avaient confirmé ces arrestations mais en déclarant qu'elles n'étaient pas liées aux droits de l'homme.
Les proches de M. Sanchez Santa Cruz ont affirmé jeudi à La Havane qu'il avait été arrêté quelques heures après l'expulsion des journalistes. Sa femme, Margarita de Sanchez, qui réside à Miami (Etats-Unis), a confirmé cette arrestation et affirmé que deux autres membres du Comité avaient été arrêtés avec lui.

AFP - Mardi 14 janvier 1997

Cuba agriculture
Les poules cubaines n'ont pas respecté leur plan de production 1996

par Denis ROUSSEAU

LA HAVANE, 14 jan (AFP) -

Victimes des pénuries de la "période spéciale", sous-alimentées et surmenées, les poules pondeuses cubaines ne sont pas parvenues l'année dernière à respecter les objectifs du plan de production d'oeufs, a révélé l'Agence cubaine d'Information Nationale (AIN, officielle).
L'aviculture, pourtant "l'un des secteurs de l'agriculture cubaine le mieux organisé et géré", a été victime des carences en aliments composés pour volailles, dont les matières premières sont importées. Celles-ci étaient fournies jusqu'au début de la décennie par le camp socialiste européen qui subventionnait l'économie de l'île.
Les éléments du problème, exposés lundi par l'agence officielle, sont simples : la cargaison d'un bateau d'aliments pour volailles coûte entre 4 et 5 millions de dollars américains, une somme faramineuse pour l'économie cubaine. Mais "si l'on donne une autre alimentation à l'animal, il commence à maigrir, à perdre une partie de son plumage et il a de moins en moins d'énergie pour produire", explique l'agence.
En raison de ces "causes objectives", la production d'oeufs est l'une des seules productions agricoles cubaines à n'avoir pas enregistré de croissance l'année dernière, déplore l'AIN.
Avant la "période spéciale" (régime de pénurie institué après l'effondrement du camp socialiste), le pays disposait de 11 millions de poules pondeuses (soit une par habitant) qui produisaient plus de 2,7 milliards d'oeufs par an. Aujourd'hui cette production a chuté de moitié et les pondeuses ne peuvent même pas compter sur une alimentation régulière, relève l'agence officielle.
La population de La Havane (quelque 2 millions d'habitants) souffre plus particulièrement du déficit chronique de la production d'oeufs sur son territoire. La situation est critique surtout depuis le dernier trimestre 1996.
Au début du mois de novembre dernier, plus de la moitié des habitants de la capitale attendaient toujours sept oeufs de la ration d'octobre (depuis la ration est passée à six unités). Le déficit pour La Havane s'établissait alors entre trois millions et quatre millions d'oeufs par jour pour 800 000 collectés quotidiennement, avait précisé l'AIN. Pour tout arranger, avait relevé l'agence, 70 % de ces oeufs n'étaient pas mis sur le marché afin de permettre le renouvellement de la population des poules pondeuses.
Mais les Cubains semblent surtout voir le salut dans l'avènement d'une "poule nouvelle", née du croisement entre des volailles occidentales et des races locales.
Plus de 33 000 poules "semi-rustiques" ont ainsi été distribuées à des habitants de La Havane, a indiqué dimanche l'hebdomadaire local Tribuna de La Habana.
Ces poules ont pour avantage de pouvoir s'alimenter avec autre chose que des aliments composés et les apports indispensables en vitamines et minéraux peuvent être assurés par des déchets alimentaires du foyer et du jardin potager, a assuré à l'hebdomadaire le Dr Manuel Pampin, sous-directeur de l'Institut de recherches avicoles.
Ces volailles semblent tenir leurs promesses puisque, selon une étude menée dans un quartier expérimental où 3 000 poules avaient été distribuées, "seules 5 % d'entre elles sont mortes tandis qu'était atteinte une production d'oeufs acceptable".
La capitale cubaine est déjà pourvue de milliers de poulaillers privés installés dans des jardins, voire sur les terrasses ou balcons d'appartements, ce qui donne à la nuit havanaise une ambiance agreste, ponctuée de chants de coqs perturbés par les lumières de la ville.

Trabajadores - 22 mars 1999
(Traduction Reporters sans frontières ©)

Que veulent-ils ? Carte blanche pour leurs provocations ?

Par Lázaro Barredo Medina

En essayant de trouver une explication à l'activité déployée ces derniers jours par le correspondant de l'AFP à La Havane, qui cherche à comploter avec d'autres collègues et à créer une certaine atmosphère au sein du corps diplomatique, un ami me disait que le problème est que Denis Rousseau souffrait du « vertige » du dogme du « quatrième pouvoir » (alors qu'en réalité il n'est qu'un simple agent d'exécution) ; c'est peut-être ce qui le pousse à agir en croyant faussement qu'il obtiendra l'impunité par l'intimidation.
C'est sans doute pour cette raison, quoique dans une moindre mesure, qu'il a trouvé un associé en la personne du correspondant Pascal Fletcher, qui utilise l'agence Reuters.
Comme journaliste, je ne peux que réagir avec indignation en lisant les calomnies et les mensonges que publient ces individus pour dénigrer Cuba aux yeux du monde et je me sens dans mon plein droit de dénoncer cela dans ces colonnes, où j'écris habituellement.
Prenant comme prétexte l'allusion de l'éditorial de Granma à certaines agences et à leur appui aux soi-disant dissidents et prisonniers de conscience, ainsi que l'article que j'ai publié il y a deux lundis pour dénoncer ce que j'ai considéré comme « Une manière infamante d'utiliser la profession », ces personnes se sont senties « victimes » de la « réaction officielle », ont tenu des réunions pour élaborer des « stratégies » et ont sollicité des entretiens à des ambassadeurs.
Que veulent-ils ? Carte blanche pour faciliter leurs provocations ? Que nous restions les bras croisés, en spectateurs, tandis qu'ils nous jettent des pierres en toute impunité ?
Il n'est pas dans mes intentions d'être gratuit dans l'analyse que je veux livrer à l'opinion publique, et il ne s'agit pas non plus d'une simple confrontation sur le plan professionnel.
Rien de plus éloigné, car ce qui est en jeu, c'est un grave problème d'éthique.
Les exemples sont nombreux dans les dépêches transmises par ces deux professionnels de la presse étrangère pendant des mois et des mois, qui prouvent indubitablement que dans leurs informations, ce sont les jugements de valeur qui priment ; dans leur rôle de « créateurs de nouvelles » ils ne prennent pas du tout en compte le souci de rendre compte de la réalité dans le contenu de ce qu'ils transmettent ; ils devraient pourtant y être obligés.
Je concède à la presse étrangère une extraordinaire importance. Jusque dans les années 1980, les services de l'AFP étaient reçus dans 147 pays et transmettaient en quatre langues, tandis que les dépêches de l'agence Reuters atteignaient 153 pays, en six langues.
C'est pourquoi on déplore non seulement le tort qu'ils pourraient faire à Cuba mais la détérioration de la crédibilité de leurs agences respectives qui pourrait en découler.
Franchement, en lisant la quantité de manipulations et de préjugés politiques que ces messieurs propagent pour attiser la campagne anti-cubaine, on se demande parfois s'ils défendent vraiment les intérêts des agences qu'ils représentent ou s'ils sont au service de l'Agence d'Information des États-Unis (USIA).
C'est une « vox populi » dans les milieux de la presse à La Havane que ces correspondants (et je ne les critique pas pour cela) ont un contact très étroit avec les fonctionnaires de la Section des Intérêts des Etats-Unis (SINA), probablement davantage qu'avec leurs ambassades respectives, et cette influence se concrétise : on peut prouver à travers des centaines de dépêches que Reuters et l'AFP ont délibérément soutenu la propagande à l'étranger sur la prétendue dissidence, dans la même ligne informative prônée par la propagande nord-américaine.
Je ne les critique pas non plus de vouloir servir les intérêts des Yankees ni d'être devenus, d'une manière ou d'une autre, des analystes professionnels à la solde de la SINA.
Ce qui est difficile à digérer, c'est d'apprécier leur pose de surdoués du journalisme pour constater ensuite que la caractéristique de leurs dépêches c'est l'intentionnalité marquée de sensationnalisme, la distorsion, la simplification et la dissimulation de la vérité.
Voyons deux dépêches d'agence comme exemple de ce que j'affirme :
Par Pascal Fletcher
La Havane, mardi 7 (Reuters).- Les moyens de communication étatiques cubains ont maintenu dimanche dernier leur campagne de diffamation à l'encontre de quatre leaders dissidents qui attendent une sentence judiciaire, sous la qualification de marionnettes politiques contrôlées par les États-Unis.
Campagne de diffamation ? Ce qualificatif n'est-il pas un jugement de valeur, une défense passionnée ? Cela n'exprime-t-il pas une position agressive, de dénigrement de la presse cubaine ? Cela n'offre-t-il pas une image comme si elle était enveloppée dans une « chasse aux sorcières » ?
Le régime cubain confirme son rejet de toute forme d'opposition
Par Denis Rousseau
La Havane, mardi 15 (AFP).- Le régime cubain a confirmé ce lundi son rejet de toute forme d'opposition en condamnant à plusieurs années de prison les quatre dissidents les plus célèbres de l'île et en promulguant une nouvelle loi qui menace de peines sévères les dissidents et les « journalistes indépendants ».
Par ces mesures répressives, le régime cubain met fin brutalement à la tolérance relative vis-à-vis de la dissidence, consécutive à la visite du Pape Jean-Paul II à Cuba en janvier 1998, sans craindre de mettre en péril les succès diplomatiques spectaculaires obtenus à l'issue de la visite du Pape. (…)
Le gouvernement étasunien et les milieux des exilés anticastristes de Miami (Floride) ont dénoncé aussi la « condamnation injuste » qui s est abattue sur les quatre dissidents. (…)
Simultanément à la proclamation du verdict, une nouvelle législation répressive - surnommée «La Loi Bâillon » par diverses organisations de défense des droits de l'Homme et de la liberté de la presse - est entrée en vigueur ce lundi, ayant été publiée au Journal Officiel.
La « Loi de Protection de l'Indépendance Nationale et de l'Économie de Cuba » prévoit des peines pouvant aller jusqu'à 20 ans de prison, de fortes amendes et la confiscation des biens de ceux dont les activités seraient jugées favorables à la politique étasunienne contre Cuba.
Sur cette dépêche d'agence, les commentaires sont superflus.
Je m'en remets une fois de plus au fond éthique de l'affaire, car je constate que de nombreux correspondants étrangers, devant la concurrence logique, se sont vus impliqués dans des situations difficiles vis-à-vis de leur maison mère, car il est normal qu'il y ait des réclamations quand deux des principales agences du monde diffusent tant d'horreurs.
J'ai parlé avec de nombreuses personnes qui connaissent les moyens de communication nationaux et étrangers - et avec de nombreux collègues -, de tendances différentes, naturellement : la plupart partagent l'idée que, de toute évidence, Denis Rousseau veut créer un problème.
Je dois avouer que dans une certaine mesure les autorités cubaines ont été coupables, car ce correspondant a procédé, en manière de défi, à une escalade dans son attitude irrespectueuse, sans qu'il ait fait l'objet d'un avertissement, selon la pratique habituelle dans le monde. Apparemment, il a cru à sa propre fable sur son infaillibilité. Sa fable, pas la nôtre.