Philippines : RSF et la Coalition “Hold the Line” condamnent les 16 nouvelles plaintes déposées contre Maria Ressa et Rappler

A l'approche des élections générales du 9 mai aux Philippines, l'Etat intensifie le harcèlement judiciaire exercé contre la lauréate du prix Nobel de la Paix Maria Ressa et contre le média qu'elle dirige, Rappler.

Quatorze nouvelles plaintes pour cybercriminalité ont été déposées contre Rappler ces dernières semaines, visant plusieurs journalistes et leurs sources à la suite d’une enquête sur Apollo Quiboloy, un pasteur protestant proche du président Rodrigo Duterte - qui figure sur la liste des personnes les plus recherchées par le FBI -, et sur huit de ses disciples. Apollo Quiboloy et ses associés sont en effet inculpés d’association de malfaiteurs, mis en cause dans des affaires de proxénétisme - dont certaines impliquent des personnes mineures -, d’utilisations abusives de visas, d’affaires de blanchiment d’argent et d’infractions variées. En parallèle, la société d’Appolo Quiboloy, Sonshine Media Network International (SMNI), qui s'est attaquée à des journalistes et des médias indépendants, critiques de l’administration Duterte, a récemment obtenu du gouvernement une licence de diffusion pour des chaînes de télévision.


"Le harcèlement judiciaire qui vise Maria Ressa et le site Rappler suit une escalade dramatique, laquelle souligne l'urgente nécessité pour les Philippines de dépénaliser la diffamation et d’abolir une série de lois qui sont régulièrement utilisées de manière abusive pour persécuter les journalistes dont les reportages dénoncent les actes litigieux de gouvernement. Les tentatives flagrantes de l'État de supprimer les services de fact-checking de Rappler déployés en cette période électorale constituent une tentative inacceptable de priver les Philippins de leur droit à des informations exactes, ce qui est pourtant essentiel pendant une période électorale", déclare le comité directeur de la coalition "Hold the Line" (HTL).


Maria Ressa est, par ailleurs, désignée en son nom propre comme l'une des 17 accusées (les 16 autres étant des reporters, des rédacteurs et des directeurs de rédaction, ainsi que 7 organes de presse) dans des plaintes pour cyber diffamation déposées par Alfonso Cusi, le secrétaire d’Etat à l’énergie du gouvernement Duterte. Ce dernier allègue que Maria Ressa et les autres personnes et organisations citées l'ont  "publiquement accusé de corruption"  en faisant état d'un procès pour corruption intenté contre lui et un homme d'affaires. Alfonso Cusi demande 200 millions de pesos (près de 3,5 millions d’euros) de dommages et intérêts à chacun des accusés. Pourtant, Maria Ressa n'a pas écrit une seule ligne de l'article incriminé publié par Rappler.


Si les autorités décident de poursuivre ces affaires, elles pourraient relever du pénal et être assorties de peines d'emprisonnement potentiellement lourdes. Ayant déjà été reconnue coupable de diffamation en ligne - accusation qui fait actuellement l'objet d'un appel -, et faisant face à de multiples autres affaires juridiques, Maria Ressa a témoigné devant le Sénat états-unien la semaine dernière du harcèlement juridique commandé par l'État philippin dont elle fait l'objet : "Au final, je pourrais très bien me retrouver en prison pour le reste de ma vie. Parce que je refuse de renoncer à faire mon travail de journaliste. Parce que Rappler maintient la ligne et continue de protéger la sphère publique", a-t-elle déclaré.


Parallèlement, Rappler est confronté à un autre défi juridique, le procureur général des Philippines ayant demandé à la Cour suprême d'annuler un accord de vérification des faits, ou “fact-checking” conclu entre Rappler et la Commission électorale (COMELEC). En conséquence, cette collaboration entre Rappler et la COMELEC, destinée à contrer la désinformation durant la période du scrutin présidentiel, est de facto interrompue - et ce à un peu plus d'un mois de l'élection.


"Cette nouvelle vague de plaintes, qui constitue une attaque flagrante contre la liberté de la presse, vise à rendre illégitime le travail de vérification des faits et les enquêtes critiques à la veille des élections, alors même que ces actes journalistiques sont garants de de l'intégrité des processus démocratiques. Rappler doit être autorisé à accomplir sa mission, relevant de l’intérêt public, qui consiste à dénoncer toute forme de désinformation, en particulier pendant la période électorale, et ce y compris lorsque celles-ci s'avèrent préjudiciables pour les personnes au pouvoir”, poursuit la coalition HTL.


Les Philippines occupent le 138e rang sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2021.


Julie Posetti (ICFJ), Gypsy Guillén Kaiser (CPJ), et Daniel Bastard (RSF) au nom de la Coalition Hold the Line.


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NOTE : La coalition #HTL comprend plus de 80 organisations à travers le monde. Cette déclaration est publiée par le comité directeur de #HoldTheLine, mais elle ne reflète pas nécessairement la position de tous les membres ou organisations de la coalition.

Publié le 04.04.2022
Mise à jour le 04.04.2022