L’un des assassins du correspondant de RSF en Gambie en 2004 devant la justice allemande

18 ans après la mort du journaliste et correspondant de Reporters sans frontières (RSF) en Gambie Deyda Hydara, le procès de l’un des membres du commando à l’origine de son assassinat s’ouvrira en Allemagne lundi 25 avril. RSF salue un pas déterminant en faveur de la justice et souhaite que ce procès serve d’exemple pour poursuivre sans relâche tous les auteurs des crimes odieux commis contre les journalistes sous la dictature de Yahya Jammeh.

Un an après son arrestation en mars 2021 à Hanovre, Bai Lowe, un gambien âgé de 46 ans, se retrouvera ce lundi 25 avril devant le tribunal de Celle, dans le nord de l’Allemagne, où il est poursuivi pour crimes contre l’humanité et son implication présumée dans les assassinats de trois personnes, dont le correspondant de RSF  Deyda Hydara le 16 décembre 2004.

 

Ce soir-là, le journaliste et fondateur du  journal privé The Point, correspondant de l’AFP, de RSF, et considéré comme l’un des doyens de la presse gambienne, avait été assassiné de plusieurs balles alors qu’il circulait à bord de sa voiture en compagnie de deux collaboratrices de son journal.

 

Bai Lowe, l’homme qui va désormais faire face à la justice allemande, était le chauffeur des “Junglers”, un escadron de la mort chargé de se débarrasser des opposants au régime du dictateur Yahya Jammeh. Il est soupçonné d'avoir été  au volant du véhicule, un taxi sans plaque d’immatriculation, utilisé pour assassiner Deyda Hydara.

 

“Près de 20 ans après l’assassinat de notre correspondant, dans un pays où la dictature de l’époque commettait les pires atrocités et dont de nombreux journalistes ont fait les frais, la justice allemande a une nouvelle occasion historique de montrer au monde la force de la volonté pour mettre un terme à l’impunité dans les situations les plus désespérées, déclare Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. Après deux décennies de combat pour la justice, ce procès peut servir d’exemple et d’avertissement: malgré le temps qui passe, les digues de l’impunité peuvent céder à la détermination des journalistes et de leurs familles d’obtenir justice.”

 

Ce procès sera le premier à s'ouvrir sur la base de la compétence universelle pour poursuivre les violations des droits humains commises en Gambie pendant l'ère Jammeh. La famille de Deyda observe avec un grand intérêt son déroulement et attend son verdict. Joint par RSF, Baba Hydara, le fils de Deyda, a déclaré que le système judiciaire allemand est sur le point d'entrer dans l'histoire pour juger les abus du régime de Jammeh contre le peuple gambien. « Nous sommes convaincus que la justice prévaudra et que notre famille et toutes les autres victimes pourront tirer un peu de réconfort de ces procédures. Nous espérons également que le verdict final rappellera à tous les gouvernements du monde que les crimes commis seront toujours punis, quel que soit le temps que cela prendra », a-t-il ajouté.

 

Deyda Hydara était notamment connu pour sa chronique intitulée “Good morning Mr. President”, dans laquelle il livrait ses observations sur la vie politique et la gouvernance du pays.

 

Les personnes qui ont participé à l’opération montrée pour l’assassiner sont connues. En juillet 2019, devant la Commission vérité et réconciliation (TRRC) un autre des membres de l’escadron de la mort du régime Jammeh avait avoué que c’est l’ancien président lui-même qui leur avait donné l’ordre d’assassiner Deyda Hydara. RSF continue à demander l’extradition de Yahya Jammeh, qui s’est réfugié en Guinée-équatoriale.

 

Les “Junglers” ayant participé à l’assassinat de Deyda Hydara étaient au nombre de quatre. Outre Bai Lowe, il y avait le chef des  opérations Tumbul Tamba qui est décédé, Sanna Manjang, accusé de très nombreux crimes,  qui est sous le coup d’un mandat d’arrêt et qui a fui le pays, et Malick Jatta, qui avait témoigné devant la  Commission vérité et réconciliation en juillet 2019. Il a été détenu en prison militaire mais a été libéré.

 

Bai Lowe risque la prison à vie et son procès devrait durer au moins jusqu'en début d’année prochaine. Il n'est pas la première personne à avoir été inculpée en vertu de la compétence universelle pour des crimes commis en Gambie sous Jammeh. Un autre “Jungler”, Michael Correa, 43 ans, a été inculpé aux États-Unis en juin 2020. Il est accusé d'avoir torturé des détenus à la suite d'une tentative de coup d'État manqué en Gambie en 2006.

 

En décembre 2021, la Commission a, dans son rapport final, recommandé des poursuites à l’encontre de l'ancien président Jammeh pour le meurtre de Deyda Hydara, la disparition en juillet 2006 du journaliste Ebrima Manneh, les incendies criminels contre la Radio 1 FM ciblée en 2001 dans la répression du gouvernement de l’époque contre les journalistes et le journal The Independent et la torture infligée à tous les journalistes arrêtés à l’époque.

 

Depuis l’arrivée du président Adama Barrow en 2017,  la Gambie a gagné plus de 30 places et figure désormais à la 85e position du Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2021 par RSF.

Publié le 22.04.2022