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2 mars 2020 - Mis à jour le 3 mars 2020

Violences communautaires en Inde : retour sur une semaine d’attaques répétées contre les reporters

Les violents affrontements communautaires qui ont frappé New Delhi à partir du 24 février ont fait 42 morts et de nombreux dégâts matériels (photo : Sajjad HUSSAIN / AFP).
Une semaine après le début des violentes émeutes qui ont frappé les quartiers nord-est de New Delhi, Reporters sans frontières (RSF) relate le récit des violations répétées de la liberté de la presse perpétrées par des militants nationalistes hindous, et dénonce une volonté systématique d’empêcher les journalistes de faire leur travail.


Un journaliste touché par balle, un deuxième qui a la mâchoire brisée, au moins quatre autres reporters blessés et plus d’une dizaine de professionnels des médias victimes d’intimidations particulièrement virulentes… C’est le bilan de la couverture par la presse des affrontements intercommunautaires qui ont secoué la capitale indienne la semaine dernière. Compte tenu du niveau inégalé et croissant de violence, RSF a interpellé la police de New Delhi dès le 25 février pour qu’elle assure la sécurité des journalistes. 


“Les forces de police ont fait preuve d’une passivité face aux attaques de journalistes par les émeutiers qui confine clairement à la complicité, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Les violences dont les reporters présents ont été la cible, témoignent d’une volonté systématique de les empêcher de couvrir un événement majeur de l’histoire indienne. Nous tenons le ministre de l’Intérieur Amit Shah responsable des graves atteintes perpétrées contre la liberté de la presse durant ces événements.”


En une semaine, les émeutes ont fait au moins 42 morts, et près de 350 blessés. Elles ont éclaté dans les quartiers nord-est de la capitale, à majorité musulmane, après que la direction du parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), a appelé, le 24 février, à réprimer les manifestations hostiles au Citizenship Amendment Act (CAA), une loi sur la citoyenneté adoptée en décembre, jugée discriminatoire à l’égard des populations musulmanes.


Pris au piège


Dans la foulée, des affrontements d’une grande violence ont opposé des militants pro et anti-CAA, au cœur desquels plusieurs journalistes ont été pris au piège. Reporter pour la chaîne d’information JK 24x7, Akash Napa a été touché par balle à la poitrine à la mi-journée du 25 février, alors qu’il couvrait des mouvements de foule dans le quartier de Maujpur. 


Interrogée par RSF, la journaliste du site The Wire Naomi Barton a fait part de l'effroi ressenti par les reporters qui tentaient de couvrir les violences : “Nous avons surtout essayé de dissimuler que nous étions journalistes, explique-t-elle. Je me contentais de filmer avec mon téléphone, et de ne pas sortir de matériel de reportage.”   


Bien qu’elle roulait en deux-roues avec un confrère de The Wire, Naomi Barton a été arrêtée à plusieurs reprises par une foule hostile. “Ils ont pris nos téléphones et nous ont forcés à effacer nos vidéos, poursuit-elle. Et ce, à de mulptiples reprises.” La journaliste s’est ensuite efforcée de télécharger tous les contenus qu’elle a pu recueillir avec son téléphone vers un groupe WhatsApp de son média, avant qu’ils soient effacés par les manifestants.


Les violences contre les reporters ont été légion. Au début de l’après-midi du 25 février, trois rédacteurs de la chaîne NDTV, Arvind Gunasekar, Saurabh Shukla et Mariyam Alavi, accompagnés du reporter d’image Sushil Rathee, ont dû être transférés à l’hôpital après avoir été gravement blessés par des manifestants pro-CAA. Arvind Gunasekar a été frappé au visage et a perdu trois dents. Il doit son salut à son confrère Saurabh Shukla qui s’est interposé in extremis pour le protéger d’un coup de “lathi”, du nom des longues matraques parfois mortelles utilisées par la police anti-émeute.


Triple peine : femme, journaliste et musulmane


Présente sur les lieux, Runjhun Sharma, de la chaîne CNN News 18 a témoigné de la violence de la scène : “J’étais entourée par tous ces hommes. Ils n'arrêtaient pas de me questionner sur mes origines religieuses... Ils nous ont forcés à joindre nos mains devant eux. Nous avons dû les implorer ainsi pendant plusieurs minutes avant qu’ils nous laissent partir.”


Plusieurs autres journalistes ont confirmé avoir dû supplier les manifestants pro-CAA de les laisser partir en joignant ainsi les mains devant eux, ou en criant “Jai Shri Ram” (“Victoire pour le Dieu Râma”), comme signe d’appartenance à l'hindouisme. Dans d’autres cas, les émeutiers ont même demandé aux reporters de réciter le Hanuman Chalisa - un texte traditionnel hindou. 


Journaliste indépendante, Ismat Ara a décrit sur le site Firstpost comment elle a échappé au lynchage en cachant à la fois son statut de journaliste et l’origine musulmane de son nom de famille : “Je craignais, s’ils découvraient mon identité, qu'ils m’attraperaient parce que je suis journaliste, qu’ils me brutaliseraient parce que je suis une femme, et qu’ils me lyncheraient parce que je suis musulmane.”


Le photojournaliste du Times of India Anindya Chattopadhyay a lui aussi relaté comment des militants nationalistes hindous armés de lathis s'en étaient pris à lui, le 24 février vers midi,, alors qu’il tentait de prendre des photos d’un bâtiment en flammes. “Tu es hindou aussi, non? Alors où est le mal ?”, l’a-t-on questionné. Tandis qu’il tentait de se dégager de la foule, des militants l’ont suivi et l’ont menacé de baisser son pantalon pour vérifier qu’il n’était pas musulman. Là encore, il a dû supplier les émeutiers de le laisser partir en joignant ses mains devant lui.


“Ton téléphone ou ta vie ?” 


Le même jour, le journaliste de l’Indian Express Shivnarayan Rajpurohit a été lui aussi confronté à des émeutiers dans le quartier de West Karawal Nagar. Après qu’il eut pris des photos, certains ont exigé son smartphone : “Qu’est-ce qui est le plus précieux pour toi ? Ton téléphone ou ta vie ?” Après avoir reçu plusieurs coups, il s’est résolu à abandonner son téléphone. Un homme a fait tomber ses lunettes à terre pour les piétiner, et on lui a arraché son carnet de notes pour le brûler. “Tu ne peux pas faire de reportage ici”, lui a-t-on asséné.  Cerné par une cinquantaine d'individus proférant des menaces, le reporter a réussi à s’enfuir en deux-roues.


Non loin de là, la voiture d’une équipe de l’Hindustan Time a également été prise d’assaut. Ses membres, Soumya Pillai, Anvit Srivastava et Fareeha Ifthikar ont tenté de fuir mais des hommes à moto les ont rattrapés. Là encore, on leur a demandé de prouver qu’ils étaient hindous pour les épargner. 


Harcèlement sexuel


La journaliste free-lance Shreya Chatterjee a, pour sa part, été assaillie par des militants pro-CAA dans le quartier de Maujpur, où elle a témoigné sur Twitter de magasins vandalisés, de bâtiments en flammes et de jets de pierre. Elle a décrit la scène au journal The Print : ”C’est le combat des hindous, lui a-t-on dit. Tu dois nous soutenir, et ne pas enregistrer tout cela. Sinon ça va mal aller pour toi.” 


Dans le même secteur, Tanushree Pandey, du quotidien India Today s’est retrouvée cernée par une foule qui lui a interdit de prendre des photos : “Tout cela pendant que dix hommes autour de moi m’empoignaient par les hanches et par les épaules, a-t-elle décrit sur Twitter. Je n’ai jamais eu aussi peur !”


D’autres témoignages, comme ceux des reportrices Vijayna Lalwani, du site Scroll.in, ou Parvina Purkayashta, de Times Now, ou Shantasree Sarkar, de Republic TV, confirment la dimension sexuelle du harcèlement dont ont été plus particulièrement victimes les femmes journalistes durant ces jours de terreur. 


L’Inde se situe actuellement à la 140e place sur 180 dans le Classement mondial 2019 de la liberté de la presse établi par RSF.