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3 août 2017 - Mis à jour le 4 août 2017

Vietnam : Pourquoi le Parti intensifie-t-il sa répression à l’encontre des blogueurs ?

Blogger Tran Thi Nga (R) in an anti-China rally in Hanoi, 2012. She was sentenced to 9 years in jail on July 2017. photo : Hoang Dinh Nam / AFP
Depuis plusieurs semaines, le Vietnam a dramatiquement intensifié la répression à l’encontre des voix indépendantes du pays. En moins de deux mois, sept blogueurs et journalistes-citoyens ont été arrêtés et deux ont reçu de lourdes condamnations. Reporters sans frontières (RSF) s’inquiète de cette tendance dans un pays déjà classé 175e sur 180.

Dans un pays où le sentiment nationaliste est devenu essentiel pour la survie du régime et où les manquements du gouvernement doivent être gardés sous silence, les journalistes-citoyens qui s’expriment sur ces questions sont perçus comme des ennemis de la Nation. En six jours, cinq personnes ont été arrêtées, accusées d’“activités anti-étatiques” en violation de l’article 79 du code pénal. Pour leurs articles, tous risquent la peine de mort.


Parmi eux, les deux blogueurs Pham Van Troi et Nguyen Trung Ton, le journaliste Truong Minh Duc, et l’avocat des droits de l’homme Nguyen Bac Truyen, anciens prisonniers de conscience, ont été arrêtés le 30 juillet. Ils sont accusés d’avoir été en contact avec Nguyen Van Dai, membre de l’association Fraternité pour la démocratie (Brotherhood of Democracy), fondée en 2013 par d’anciens prisonniers dissidents dont tous font partie. Nguyen Van Dai avait été arrêté le 16 décembre 2015 pour “propagande contre l’Etat“, en vertu de l’article 88 du code pénal.


A peine une semaine plus tôt, le 24 juillet, des policiers en civil ont interpellé le blogueur Le Dinh Luong dans la province de Nghe An, dans le centre du pays, alors qu’il s’apprêtait à rendre visite à la femme du défenseur des droits humains et journaliste-citoyen Nguyen Van Oai, emprisonné depuis le 19 janvier 2017. Le Dinh Luong est originaire d’une des régions affectées par la catastrophe environnementale de Formosa et avait pris l’habitude de s’exprimer sur ce désastre sur Facebook. Vétéran de guerre, il écrivait également sur l’offensive chinoise lancée sur le Vietnam en 1979.


Nous condamnons fermement ces arrestations et les simulacres de procès qui ont eu lieu ces dernières semaines, déclare Reporters sans frontières. Avec le développement des nouvelles technologies, les journalistes-citoyens au Vietnam ont l’occasion de faire revivre l’information en s’éloignant de la propagande étatique et en relatant les réalités du pays. Ces détentions arbitraires doivent susciter une réaction efficace de la communauté internationale qui doit exhorter les autorités vietnamiennes à libérer les prisonniers et à cesser tout acharnement contre ces journalistes-citoyens.”



Un nouvel avenir pour les autocraties

Selon plusieurs témoignages recueillis par RSF, plusieurs raisons peuvent expliquer cette hausse de la répression au Vietnam à l’égard de la liberté de l’information. Le bouleversement international récent, notamment avec l’élection de leaders à la tête des plus grandes puissances mondiales, tels Donald Trump aux Etats-Unis, permet au gouvernement vietnamien de jouir d’une plus grande marge de manoeuvre. En effet, même si l’administration américaine précédente respectait la souveraineté du Vietnam en limitant ses interventions dans ses affaires intérieures, elle demeurait une des principales figures de la défense des droits de l’homme et cherchait à promouvoir ces valeurs. Pour le professeur Jonathan London, expert sur le Vietnam, l’élection de Donald Trump a brisé ce rayonnement international et joue un rôle non négligeable dans cette dramatique répression. De plus, l’abandon du partenariat transpacifique par le nouveau président américain a sans aucun doute ôté une motivation certaine pour le Parti de s’améliorer en matière de droits de l’homme.


Sur fond de dissensions au sein même du Parti, les cadres les plus conservateurs cherchent donc à tirer profit de la situation et à affirmer leur domination en gardant la main mise sur l’information qui circule à l’intérieur du territoire. Toute personne diffusant des articles qui nuiraient à l’image du gouvernement est sévèrement punie, particulièrement en temps de regain de tensions entre le Vietnam et son voisin chinois autour de la question d’une exploitation pétrolière en mer de Chine. Les blogueurs qui évoquent la domination de Pékin sur la région sont souvent victimes de harcèlement, d’agressions et de poursuites, comme ce fut le cas de Pham Minh Hoang, dissident récemment expulsé de son pays.


En parallèle, les blogueurs vietnamiens soulèvent régulièrement la mauvaise gestion des autorités après la fuite de polluants industriels de l’usine taïwanaise Formosa Ha Thinh Steel Corporation en avril 2016. Plus d’un an après ce désastre environnemental, le Parti vietnamien comptait sur l’essoufflement des contestations populaires. C’était évidemment sans compter sur la détermination des journalistes-citoyens dans leur lutte pour la démocratie et la liberté d’informer. Aujourd’hui, le gouvernement souhaite faire définitivement disparaître cette polémique de l’esprit de la population.



En abordant ces questions, les blogueurs indépendants déclenchent la fureur du Parti et sont régulièrement passés à tabac, comme ce fut le cas de la blogueuse Tran Thi Nga, avant qu’elle ne soit arrêtée puis condamnée à 9 ans de prison pour “propagande contre l’Etat” à la fin du mois de juillet. Un mois plus tôt, Nguyen Ngoc Nhu Quynh a été condamnée à 10 ans de prison. Selon la mère de cette dernière, sa santé se détériore et le personnel carcéral refuse de lui transmettre les médicaments envoyés par sa famille. Tran Thi Nga est quant à elle soumise à des “mesures disciplinaires”, probablement contrainte à l’isolement dans des conditions inhumaines. Une action cruelle fréquemment engagée afin de faire disparaître les idéaux des dissidents.


Le Vietnam occupe la 175e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières en 2017.