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22 juin 2018

Turquie : les médias en ordre de bataille pour le candidat-président

Crédit : Aris Messinis / AFP
A l’approche des élections du 24 juin, l’unanimisme domine dans la presse turque. La mainmise du gouvernement sur les médias aboutit à une campagne électorale totalement déséquilibrée en faveur du pouvoir.

Les fortes turbulences économiques et sociales que traverse la Turquie ont contraint le président Erdoğan à convoquer les élections présidentielle et législatives avec près d’un an et demi d’avance, le 24 juin. Ces difficultés sont pourtant totalement absentes des principaux écrans de télévision nationaux, dont la plupart font activement campagne pour le président-candidat.


“L’extinction du pluralisme et la répression massive qui frappe les journalistes aboutissent à une campagne électorale univoque, bien loin du débat démocratique dont la Turquie a besoin, constate Erol Önderoğlu, représentant de RSF en Turquie. La liberté de la presse est une condition de la démocratie, elle doit immédiatement être restaurée.”

 

Propagande sans limite pour le président-candidat

 

Depuis l’annonce des élections anticipées, à la mi-avril, la presse grand public et l’audiovisuel public se livrent à une propagande sans limite en faveur du président-candidat. Un unanimisme à la mesure du contrôle inédit que le gouvernement exerce sur les médias. Le rachat en mars du groupe de presse Doğan par la holding Demirören, fidèle au pouvoir, a parachevé l’extinction du pluralisme médiatique. D’après le projet Media Ownership Monitor, mené conjointement par RSF et le site d’information Bianet, ce sont désormais neuf des dix chaînes les plus regardées et neuf des dix quotidiens nationaux les plus lus qui sont aux mains d’investisseurs proches du pouvoir. Près de 150 médias ont été fermés manu militari sous l’état d’urgence en vigueur depuis juillet 2016.

 

En résonance avec les discours belliqueux du président-candidat et son alliance avec le parti ultranationaliste MHP, le patriotisme est un de ses principaux ingrédients de cette campagne. Une manière de mieux désigner les candidats de l’opposition comme des traîtres ou des complices du terrorisme. Ces dernières semaines, le quotidien Sabah a multiplié les entretiens en première page avec les proches de soldats turcs tués ou blessés dans les zones kurdes du nord de la Syrie. Des proches qui soutiennent tous le président Erdoğan. “Aux urnes pour la patrie ! Nous voterons pour la coalition présidentielle”, titrait ainsi le numéro du 22 avril.


L’AKP sur tous les écrans, l’opposition ramasse les miettes


Cette propagande est d’autant plus libre de se déchaîner que plus personne ne contrôle le respect par les médias de leurs obligations d’équilibre et d’impartialité : le gouvernement a supprimé le pouvoir de sanction en la matière du Haut Conseil de l’audiovisuel (RTÜK) et du Conseil électoral suprême (YSK) en 2017. Et ce n’est qu’au cours de la dernière semaine de campagne que l’audiovisuel public est tenu de diffuser les spots de campagne des différents candidats.


Ainsi, au cours du mois de mai, les chaînes d’information du groupe audiovisuel public TRT ont consacré près de 68 heures au parti au pouvoir AKP, contre un peu moins de 7 heures pour le premier parti d’opposition, le CHP. Les autres forces d’opposition n’ont eu droit qu’à des miettes : 12 minutes pour İyi Parti, 8 minutes pour Saadet, 23 minutes pour Hüda-Par, 2 minutes pour Vatan. Quant au parti de gauche pro-kurde HDP, dont le leader Selahattin Demirtaş est emprisonné, il a tout simplement été ignoré. Il avait pourtant rassemblé plus de 13% des voix et envoyé 80 députés au Parlement lors des élections législatives de juin 2015.


De CNN Türk à Akit TV, en passant par A Haber et Ülke TV, douze chaînes de télévision publiques et privées sont restées rivées pendant des heures à la présentation du programme électoral de l’AKP, le 24 mai. Aucun autre parti n’a eu droit aux mêmes faveurs. Il a fallu attendre le 11 juin pour que trois grandes chaînes retransmettent en direct leur premier meeting d’opposition.


Le journalisme sous état d’urgence

 

Le scrutin se tiendra une fois de plus sous état d’urgence. En vigueur depuis la tentative de putsch de juillet 2016 et reconduit une septième fois en avril, ce régime exceptionnel permet aux autorités de restreindre largement les libertés fondamentales et d'instaurer un climat de peur.


D’après les chiffres compilés par Erol Önderoğlu pour Bianet, 520 journalistes étaient menacés de prison du fait de leur profession à la fin 2017. Avec plus d’une centaine de journalistes derrière les barreaux, la Turquie est la plus grande prison du monde pour les professionnels des médias. Des dizaines d’entre eux ont été maintenus en détention provisoire pendant plus d’un an avant d’être jugés. Les premiers à avoir été condamnés pour complicité présumée avec la tentative de putsch étaient les grands journalistes Ahmet Altan, Mehmet Altan et Nazlı Ilıcak. Malgré l’absence flagrante de preuves, ils ont reçu des peines de prison à vie en février.


Le président Erdoğan est loin d’être un candidat comme les autres : l’article 299 du code pénal rend l’”offense au président de la République” passible de prison. Pas moins de 43 journalistes et collaborateurs des médias ont été condamnés sous ce chef d’accusation depuis l’accession de Recep Tayyip Erdoğan à la présidence, en août 2014.

 

RSF témoigne auprès des observateurs internationaux

 

Erol Önderoğlu a fait part de sa vive inquiétude aux observateurs de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE), le 29 mai, et de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), le 22 juin. Les premiers ont demandé dans leur communiqué final le report des élections, soulignant que les “restrictions à la liberté d'expression et de réunion introduites sous l’état d’urgence, les opérations de sécurité dans le Sud-Est et les nombreuses arrestations d’hommes politiques et de journalistes [avaient] un impact négatif sur le climat électoral et [limitaient] l'espace du débat démocratique, plus essentiel que jamais lors d'une campagne électorale”.

 

La Turquie occupe la 157e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2018 par RSF.