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17 mai 2019

Six mois de manifestations “gilets jaunes” et de violences policières : au moins 54 journalistes blessés et 120 incidents répertoriés

Abus de pouvoir, humiliations, injures, menaces, coup de matraques et tirs de LBD ayant entraîné des blessures... Six mois après le début du mouvement de protestation des “gilets jaunes”, Reporters sans frontières (RSF) dresse un bilan inquiétant des incidents impliquant les forces de l’ordre et appelle l’Etat à engager des actions urgentes.

Les chiffres sont encore provisoires mais déjà inédits par leur ampleur : au moins 54 journalistes ont été blessés, dont 12 sérieusement par les forces de l’ordre au cours de 120 incidents répertoriés par les équipes de RSF depuis le 17 novembre 2018, date de la première manifestation des gilets jaunes. Ces données concernent des journalistes dont RSF a pu vérifier le statut professionnel. Plus de 30 autres cas d’incidents signalés sur les réseaux sociaux sont toujours en cours de vérification.


Hématomes causés par des coups de matraques, des tirs de LBD dans les membres inférieurs, voire brûlures causées par l’explosion de grenades de désencerclement, constituent le lot des blessures légères infligées à au moins 42 journalistes. Douze autres ont également été blessés gravement et ont été victimes de fractures de la main, côtes cassées, voire de blessures graves au visage, comme le photographe documentaire Nicolas Descottes, dont l’oeil a été “miraculeusement épargné” par le tir de LBD qui lui a fracturé la pommette et lui a valu 40 jours d’Incapacité de Travail Temporaire (ITT).


Sur les 120 incidents enregistrés, 88 sont qualifiés par RSF de “majeurs”. En plus des journalistes blessés, cette catégorie comprend notamment des cas de destruction délibérée de matériel, d’intimidations sévères, de journalistes clairement identifiés “Presse” visés par des canons à eau, des tirs de LBD, ou repoussés violemment à coup de bouclier et / ou de gaz lacrymogène. Les gardes à vue de  photographes indépendants ont également été comptabilisées, tandis que les cas d’insultes, de menaces verbales et de confiscations de matériel ont été répertoriés comme incidents mineurs.  


Des images gênantes


Ce sont les professionnels de l’image qui payent le plus lourd tribut : 66% des journalistes victimes de violences policières sont photographes, 21% sont des vidéastes ou journalistes reporters d’images (JRI). Ces chiffres élevés ne s’expliquent pas seulement par le fait que ces catégories professionnelles sont amenées à s’exposer davantage pour exercer leur métier d’information. “Chaque semaine, on constate au moins un acte non réglementaire par manifestation,” observe un journaliste qui diffuse en direct les manifestations sur Facebook. “Il y a des interpellations qui sont parfois très violentes, ce n’est pas étonnant qu’ils veulent nous empêcher de filmer cela.


Au-delà d’une intention délibérée d’empêcher l’enregistrement de certaines images, c’est aussi  “un manque de différenciation” entre les manifestants et les journalistes qui est à l’origine d’une grande partie des incidents. A Toulouse, plusieurs journalistes témoignent de la façon dont les policiers mobiles à moto “matraquent sans discernement tout ce qui se trouve sur leur passage”.  Il peut parfois y avoir une confusion entre les manifestants gilets jaunes et les casseurs, mais pas pour nous, les journalistes, qui sommes clairement identifiés et positionnés différemment sur le terrain” estime pourtant l’un d’eux qui comme de nombreux autres a constaté un comportement différent entre les forces de l’ordre classiques, de type gendarmes mobiles, et les policiers des brigades anticriminalité (BAC) qui ont été réquisitionnés à partir du mois de décembre 2018, et qui ne sont pas des professionnels du maintien de l’ordre.  

 

L’une des dernières photos de Nicolas Descottes, juste avant d’être grièvement blessé par un tir de LBD lors de la manifestation parisienne du 8 décembre 2018, montre un membre de la BAC en train de le mettre en joue. C’est encore la BAC qui était présente sur le terrain lorsque le journaliste Stéphane Perrier, qui couvre les conflits sociaux depuis une vingtaine d’années pour TF1, CNews et Télénantes, a reçu le week-end dernier, un tir de LBD dans le bas ventre, alors que lui et les deux agents chargés de sa sécurité “marchaient tranquillement” et se trouvaient isolés des manifestants et  “vraiment en sécurité totale, au point d’avoir enlevé nos lunettes et le casque”.


“ Ce nombre anormalement élevé de journalistes blessés, et l’ampleur inédite des violences policières et des incidents ne s’expliquent pas seulement par la durée inhabituelle de ce mouvement de protestation, déclare le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire. L’heure ne doit plus être au constat, mais à l’action comme s’y est engagé Emmanuel Macron. Il est urgent d’agir et de donner des consignes claires aux forces de l’ordre pour permettre aux journalistes d'exercer leur activité en sécurité et éviter les violences.”


Des plaintes qui n’aboutissent pas


Étonnamment, même quand ils se savent sciemment la cible de violences policières, peu de journalistes portent plainte. Moins de 20 signalements ont été déposés auprès de l’IGPN. Rémy Buisine qui couvre toutes les manifestations depuis le début du mouvement pour Brut et qui a lui même été victime de six incidents majeurs n’a jamais songé à engager des poursuites. Peut-être  “par tendance à minimiser ce qu’il m’était arrivé car j’ai vu tellement pire” reconnaît-il, quand de nombreux autres journalistes renoncent à le faire, partant du principe que leurs démarches n’aboutiront jamais.


La réalité semble leur donner raison : cinq mois après avoir signalé son cas auprès de l’IGPN, Nicolas Descottes explique avoir reçu, tout récemment, une réponse laconique de l’officier qui l’avait préalablement entendu et qu’il venait de relancer. Son mail disait simplement : “votre dossier n’est plus dans mon portefeuille”. Le journaliste David Dufresne qui a procédé à des dizaines de signalements auprès du ministère de l'Intérieur via les réseaux sociaux et la plateforme Allô Place Beauvau  n’a également jamais reçu aucune réponse, mais “ni non plus de démenti”.


Ces violences policières ne sont en tout cas pas sans conséquence sur la profession. Ce ne sont pas seulement les photographes sérieusement blessés qui s’arrêtent de travailler le temps de leur ITT. De nombreux journalistes aguerris des zones de conflit le constatent : couvrir une manifestation de “gilets jaunes” à Paris, Toulouse ou Nantes équivaut en terme de stress à celui expérimenté en zone de conflit. “Certains photographes sont tellement éprouvés qu’ils préfèrent renoncer à une commande et se mettre au vert” constate Wilfrid Estève, le responsable du Studio Hans Lucas, une plateforme qui regroupe plus de 500 photographes indépendants.


La tension n’est pas seulement physique. Certains sont traumatisés par les blessures graves qu’ils photographient : des membres arrachés, des yeux crevés.” Et pour ceux qui continuent d’aller sur le terrain tous les samedis, ils ont appris à s’adapter et adopter des comportements typiques de travail en terrain hostile. Il faut désormais travailler en ayant en permanence une réflexion sur le temps et le degré d’exposition.  Et surtout sortir avec des équipements de protection renforcée, en ayant à l’esprit, comme le résume un journaliste, que “nos cartes de presse ne nous protègent plus, mais au moins, elles nous permettent de conserver nos matériels de protection.”


La France se situe à la 32e place dans l’édition 2019 du Classement mondial de la liberté de la presse de RSF.