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13 février 2018 - Mis à jour le 16 février 2018

Russie : un oligarque fait jouer le "droit à la vie privée" pour censurer les médias

Crédit: Olga Maltseva / AFP
Sous prétexte “d’atteinte à la vie privée”, la justice russe a ordonné le retrait immédiat de contenus audiovisuels relayés par de nombreux médias, impliquant un vice-Premier ministre et un puissant oligarque. Reporters sans frontières (RSF) dénonce un acte de censure express.

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Sitôt publiés, sitôt censurés : le 9 février 2017, l’autorité russe de surveillance des télécommunications (Roskomnadzor) a ordonné à pas moins de sept médias en ligne de supprimer les images et vidéos illustrant leurs articles sur de supposées “négociations informelles” entre le vice-Premier ministre, Sergueï Prikhodko, et l’oligarque Oleg Deripaska. Des informations d’intérêt général, selon l’opposant Alexeï Navalny qui les a mises à jour. Mais ces influents personnages publics considèrent au contraire qu’elles portent atteinte à leur vie privée et à leur droit à l’image.


Les médias concernés ont dû agir sur la base d’une décision de justice qui n’avait pas encore été publiée et à laquelle ils ne pouvaient avoir accès. Menacés de blocage, ils ont néanmoins obtempéré, même si certains, comme Mediazona, ont contesté la censure en justice. Le Roskomnadzor a expliqué le 10 février avoir agi conformément aux mesures conservatoires ordonnées par le tribunal de district d’Oust-Labinsk, le fief d’Oleg Deripaska, dans le sud de la Russie. D’après le site d’information indépendant The Bell, c’est la première fois dans le pays que de telles mesures d’urgence sont prises dans une affaire liée au respect de la vie privée.


Remontant à la source, le tribunal a de surcroît ordonné le blocage de quatorze posts sur Instagram et de sept vidéos sur YouTube. Les fournisseurs d’accès russes ne disposant pas toujours des moyens techniques suffisants pour limiter l’accès à des pages web spécifiques, les deux plateformes risquent d'être bloquées dans leur intégralité si elles ne suppriment pas les contenus avant le 14 février au soir.


“Nous appelons les autorités russes à lever les sanctions disproportionnées qui empêchent la diffusion libre de l’information, déclare Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF. La Convention européenne des droits de l’homme et la jurisprudence associée établissent très clairement que les personnages en vue ne peuvent faire valoir leur droit à la vie privée de la même manière que les simples citoyens.


Le scandale a éclaté le 8 février lorsque l’opposant Alexeï Navalny, connu pour ses investigations anticorruption, a affirmé que Sergueï Prikhodko avait été vu en août 2016 sur le yacht d’Oleg Deripaska près des côtes norvégiennes. Ses allégations se fondent sur des analyses et recoupements de données publiques, notamment des photos et vidéos publiées sur Instagram par une escort girl qui aurait été présente sur le yacht de l’oligarque, ce dont elle a par ailleurs rendu compte dans un livre. Republiée le jour même sur YouTube, la version vidéo de l’enquête a déjà dépassé 4 millions de vues.


La Russie occupe la 148e place sur 180 au Classement de la liberté de la presse 2017, publié par RSF.