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19 juillet 2021 - Mis à jour le 20 juillet 2021

Russie : Proekt, premier média déclaré “indésirable”

Roman Badanine, rédacteur en chef de "Proekt"
Les autorités russes utilisent un nouvel outil répressif contre les médias : classé “organisation indésirable”, le site d’investigation Proekt a été contraint de cesser immédiatement ses activités. Reporters sans frontières (RSF) s’inquiète pour l’avenir du journalisme d’investigation en Russie, et exhorte les autorités à retirer le média de cette liste.

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Pour la première fois en Russie, un média a été classé “organisation indésirable”. Fer de lance du journalisme d’investigation dans le pays, Proekt a été ajouté le 15 juillet à la liste, créée par une loi de 2015 qui ne s’appliquait originellement qu’à des ONG. Cette décision du procureur général de la Fédération, Igor Krasnov, fait suite à une dénonciation par le directeur de la Fondation pour la sécurité et pour la lutte anticorruption, une organisation proche du pouvoir, qui accuse le média d’être financé et contrôlé par le Congrès américain.


Ce statut implique de facto la fermeture du média, afin de protéger les salariés. La loi interdit en effet aux citoyens russes de participer aux activités d’une “organisation indésirable”, sous peine de poursuites pénales graves. Ils risquent entre un an et quatre  ans de prison, jusqu’à 500 000 roubles (5708 euros) d’amende ou des centaines d’heures de travaux forcés.


Proekt n’a pas hésité à publier, par exemple, des révélations sur la troisième fille de Poutine ou les propriétés de la deuxième épouse de Ramzan Kadyrov. Trois de ses journalistes ont subi le 29 juin des perquisitions, liées selon eux à une enquête sur les biens et la famille du ministre de l’Intérieur Vladimir Kolokoltsev. Cette fois, le classement de Proekt comme “indésirable” tombe peu après la publication d’une enquête conjointe sur le commerce illégal de bois sibérien qui serait vendu à Ikea via l'Indonésie.


“Cette décision constitue un précédent dangereux pour le journalisme d’investigation en Russie, et  pourrait freiner son incroyable essor de ces dernières années, s’inquiète la responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF, Jeanne Cavelier. Ce nouvel outil répressif s’inscrit dans un contexte de disparition progressive des médias indépendants orchestrée  par les autorités. RSF exhorte le ministère de la Justice à retirer Proekt de ce registre des “organisations indésirables”, qui n’a d’autre but que d’empêcher les médias de jouer leur rôle de contre-pouvoir en Russie.”


Par ailleurs, le 15 juillet également, le rédacteur en chef Roman Badanine et quatre  journalistes de Proekt ont été ajoutés à la liste des “agents de l’étranger”, ainsi que trois  autres journalistes de Radio Svoboda (filiale russe du média américain Radio Free Europe/Radio Liberty) et du média d’opposition Open Media, lié à l’homme d'affaires en exil Mikhaïl Khodorkovsky. Cela signifie que leurs publications doivent désormais être estampillées de la mention  infamante “agent de l’étranger” en gros caractères, et qu’ils sont tenus de déclarer auprès du ministère tous leurs revenus et leurs dépenses, jusqu’à l’achat d’une moindre brosse à dents. Ces mesures contraignantes qui décrédibilisent les médias et les journalistes font fuir les annonceurs comme l’a expérimenté le média en ligne très populaire Meduza en mai dernier. Ceux qui ne s’y soumettent pas risquent de très fortes amendes et sont menacés de fermeture , à l’image de Radio Svoboda.


Les défenseurs de la liberté de la presse sont eux aussi visés par ces outils de répression. Dans la foulée de Proekt, l’organisation d’avocats et de journalistes défenseurs de la liberté d’expression Komanda 29 a également été déclarée “indésirable”. Son site internet a été bloqué, accusé d’héberger des textes d’une organisation tchèque “indésirable”, ce que Komanda 29 conteste. Son directeur, l’avocat Ivan Pavlov, défend notamment l’ancien journaliste d’investigation de Kommersant emprisonné Ivan Safronov. Arrêté depuis un an pour “haute trahison” sans aucune preuve publique, il risque jusqu’à 20 ans de prison.


La Russie se situe à la 150e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse 2021 établi par RSF.