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15 décembre 2014 - Mis à jour le 20 janvier 2016

RSF s’inquiète des agressions et menaces en hausse contre les journalistes


Agressions physiques, voitures brûlées, procès en diffamation… En 2014, la situation des journalistes s’est fortement détériorée en Italie. Reporters sans frontières, avec l’aide de Ossigeno per l’informazione, observatoire répertoriant les attaques contre la liberté de l’information en Italie, dresse un état des lieux inquiétant.
Giuseppe “Pino” Maniaci, directeur de la télévision locale sicilienne Telejato et héros de l’information de Reporters sans frontières, a une nouvelle fois subi les foudres de la mafia sicilienne. Le 3 décembre, le journaliste d’investigation a retrouvé ses deux chiens pendus. Quelques jours auparavant, des inconnus avaient brûlé sa voiture. Le 11 novembre 2014, la voiture d’un autre héros de l’information de Reporters sans frontières, le journaliste Lirio Abbate, sous protection policière depuis 2007, avait été prise en chasse et percutée par un autre véhicule. En Italie, la violence contre les journalistes est endémique ; le placement sous protection policière des journalistes, fréquent. Et cette violence augmente de manière inquiétante. Ossigeno per l’informazione recense 421 menaces en 2014, un chiffre en augmentation de près de 10% par rapport à 2013. Attaques généralisées contre les journalistes Le nombre d'agressions légères contre les journalistes augmente lui légèrement en 2014, avec 38 cas recensés pour 34 l’année précédente. Ossigeno per l’informazione n’en recensait “que” 22 en 2011. Suscitant dans certains cas l’hostilité des citoyens, les journalistes sont agressés, pris à partie et sommés de quitter les lieux de leurs reportages sous peine d’agressions physiques parfois très violentes. Le 13 mars 2014 à Molfetta, dans la province de Bari, le cameraman de PuntoTv, Vito Schiraldi, est pris à partie, giflé et insulté par plusieurs personnes. Sa collègue, Carmen Carbonara de Corriere del Mezzogiorno est visée elle aussi alors qu’elle prend des photos avec son téléphone. Plusieurs femmes lui empoignent les cheveux et lui volent son téléphone. Autre lieu, autre agression : le 23 octobre, des journalistes de l'émission satirique Striscia la Notizia sont attaqués par une petite dizaine d’individus alors qu’ils tournent à proximité de la gare de Termini, à Rome. Les agresseurs frappent le journaliste Jimmy Ghione et deux de ses collègues, cassent leurs téléphones, leur appareil photo et volent leurs clés de voiture. Le 19 octobre, alors que la journaliste Ines Conradi du réseau de télévision Telereggio filme la scène d’un accident, des proches de la victime qui conduisaient la voiture l’exhorte à partir. Devant son refus, ils la frappent et la blessent avec un couteau avant de la menacer de mort. Des attaques anonymes inquiétantes qui trahissent une montée de la violence d’une partie de la population contre les journalistes. Les cas de dommages contre les biens matériels des journalistes, ont pour leur part doublé en un an. Les véhicules personnels sont particulièrement ciblés. Un type d’agressions très prisé lorsqu’il s’agit d’intimider les journalistes : la lâcheté du procédé fait qu’il est rare que les coupables soient retrouvés. Ossigeno per l’informazione recense six cas de voitures brûlées et neuf autres cas de voitures vandalisés en 2014, dont des pneus crevés et des carrosseries rayées. Un phénomène qui touche les journalistes mais également les membres de leurs familles. Ainsi, dans la nuit du 17 juin, le véhicule du journaliste Guido Scarpino, qui travaille pour le quotidien Il Garantista, est brûlé à Paola, dans la province de Cosenza, place forte de la ‘Ndrangheta, qui figure parmi les prédateurs de la liberté de l’information de Reporters sans frontières. La police retrouvera sur la carcasse des traces de liquide inflammable. Un incident qualifié d’”acte grave d'intimidation” par le président de l’Ordre des journalistes de la région de Calabre, Giuseppe Soluri. Le 23 mai 2014, la voiture de Luca Urgu, chroniqueur pour le quotidien L’Unione Sarda est elle aussi brûlée près de chez lui. Le journaliste enquêtait sur la criminalité et le système judiciaire dans la ville de Nuoro, en Sardaigne. La voiture du reporter Antonello Sagheddu a pris feu le 31 octobre, devant chez lui. La police a trouvé les traces d’un produit inflammable sur un des pneus. Le journaliste, qui aborde des sujets sensibles sur son blog, Liberissimo.net, tels que le gaspillage des fonds publics, avait déjà vu son véhicule personnel vandalisé. Ces actes, rarement punis, touchent souvent des journalistes enquêtant sur le crime organisé. Menaces de mort et familles ciblées A ces actes d’agressions et d’intimidations s’ajoutent les menaces dont font l’objet les journalistes. Si certaines régions de l’Italie sont plus touchées que d’autres, la pratique se développe de manière inquiétante. Les menaces prennent le plus souvent la forme de lettres, ou de symboles évoquant la mort. Ainsi, en janvier dernier, la directrice du journal en ligne basilicata24, Giusi Cavallo, a découvert des croix gravées sur sa voiture. L’un des journalistes Eugenio Bonanata a trouvé, glissé sous la porte de la rédaction, un pli accompagné d’une photo de croix. Le 26 mai 2014, dans la province de Naples, les journalistes Giuseppe Bianco et Domenico Rubio ont reçu une lettre de menaces de mort. Les deux journalistes avaient auparavant été les destinataires d’enveloppes contenant des balles. Le 27 mai, Enrico Bellavia, du quotidien la Repubblica, a reçu une lettre de menace postée à Palerme, le sommant de bloquer la publication d’un livre qu’il a écrit sur le mafieux Francesco Di Carlo. D’après Ossigeno per l’informazione, sur l’année 2014, les actes d’intimidation contre des journalistes ont été neuf fois plus élevés en Basilicate, petite région du Sud de l’Italie d’à peine plus d’un demi million d’habitants que dans le reste de l’Italie. Ainsi, environ 7% des journalistes professionnels exerçant dans la région y ont subi des tentatives d’intimidations. La région de Calabre arrive pour sa part à la deuxième place en termes de pressions et d’actes d’intimidation visant des journalistes. C’est au nord que l’on trouve la région la plus épargnée, la Lombardie. Parfois, ce sont les familles des journalistes qui sont visées. Massimo Numa, chroniqueur pour La Stampa, a reçu le 7 janvier un email contenant une vidéo de lui et sa femme dans leur vie quotidienne ces deux dernières années, signe qu’il avait été suivi et espionné à plusieurs reprises. Autre exemple dramatique : les enfants de Federica Angeli, - qui vit sous protection policière - ont été la cible de menaces de mort sur Facebook en novembre 2014. Des poursuites en justice à répétition Si la volonté de museler les journalistes s’exprime souvent par la violence, une forme d’institutionnalisation de la censure s’est aussi développée ces dernières années. Les recours abusifs à des procès en diffamation, notamment de la part de personnalités publiques élues, sont légion. Le nombre de poursuites en diffamation abusives intentées contre des journalistes est passé de 84 en 2013 à 129 en 2014. Les hommes politiques sont nombreux à faire pression sur les journalistes, en les poursuivant devant les tribunaux, le plus souvent pour diffamation. En avril, le maire de la ville de Tito, Pasquale Scavone, a poursuivi en justice le journal en ligne Basilicata24 pour avoir publié une vidéo sur la dangerosité de l’eau de la ville. A Padoue, le maire a traîné devant les tribunaux la journaliste Laura Puppato de Il Fatto Quotidiano au mois de novembre pour un de ses articles dans lequel elle le critiquait, notamment pour avoir refusé de rencontrer le consul marocain, Ahmed El Khdar. La journaliste Marilena Natale de Gazzetta di Caserta est elle poursuivie en diffamation depuis mai 2014 par le commissaire préfectoral, administrateur de la ville de Casal di Principe. Elle avait critiqué dans des articles sa décision de dépenser 60 000 euros en aide juridique, au moment où la fermeture de puits contraignait les habitants à limiter leur consommation d’eau. De nombreux autres cas d’actions en justice intentées par des hommes et des femmes publics ont été recensés par l’observatoire italien. En mai 2014, le tribunal de Benevento a condamné le journaliste Marco Travaglio à payer des dommages et intérêts s’élevant à 10 000 euros. L’euro-député Clemente Mastella avait déposé plainte pour diffamation suite à un article intitulé “Salvate il soldato Mastella” publié dans le quotidien Il Fatto Quotidiano. Il est aussi très fréquent de voir des entreprises ou des hommes d’affaires poursuivre en justice des journalistes. Matteo Zallocco, le directeur du quotidien en ligne Cronache Maceratesi, est poursuivi en diffamation par l’entrepreneur Alfio Caccamo pour avoir souligné l’origine obscure des fonds utilisés pour la construction d’un centre commercial et l’étrange facilité avec laquelle les permis de construire avaient été obtenus. Le 16 juin 2014, Pietro Ciucci, le directeur général de l’Anas, la société qui gère les réseaux routiers italiens, a annoncé qu’il lançait des poursuites contre l’Espresso, pour avoir publié une interview de Piergiorgio Baita, l’ancien directeur de la société Mantovani, impliquée dans une enquête sur des pots de vin. Par ricochet, six autres journaux (Il Fatto Quotidiano, Il Gazzettino, Nuova Venezia, Mattino di Padova, Tribuna di Treviso et La Notizia) sont aussi poursuivis en diffamation pour avoir repris l’interview. Ces quelques exemples illustrent l’instrumentation croissante de la diffamation par des groupes d’intérêts désireux de faire taire les journalistes. Une pratique parfaitement légale et particulièrement efficace.