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8 juillet 2020

RSF met en garde les autorités pakistanaises contre toute tentative d’ingérence et d’intimidation des journalistes en exil

La note confidentielle porte le sceau du ministère de l’Intérieur du Pakistan (image : Daniel Bastard).
Une note confidentielle du gouvernement pakistanais dresse la liste de six reporters basés à l’étranger qu’il s’agirait de mettre au pas pour qu’ils cessent leur “rhétorique anti-Pakistan”. Quelle que soit la nature exacte de cette fuite, Reporters sans frontières (RSF) avertit les autorités d’Islamabad qu’elle les tiendra responsables s’il arrivait quoi que ce soit aux journalistes visés ou à leur famille.

“[Les journalistes] doivent être appréhendés selon les modalités appropriées afin que cesse toute rhétorique contre le Pakistan dans le futur.” C’est la conclusion, pour le moins explicite, d’une note confidentielle du ministère pakistanais de l'Intérieur, dont RSF a pu se procurer une copie. 

 

Daté du 18 juin, ce document dresse une liste de six journalistes - cinq pakistanais et un afghan -  qui seraient “impliqués dans diverses activités, en Europe et en Amérique, qui nuisent sérieusement aux intérêts du Pakistan à l’étranger”. La note poursuit : “Il a également été noté que ces personnes, soit participent directement à des activités anti-Pakistan, soit produisent des contenus anti-étatiques pour des organes de presse étrangers sous différents pseudonymes.” Il est demandé aux destinataires de “suivre strictement les mouvements [de ces journalistes] et leurs comptes sur les réseaux sociaux”.

 

Le document est adressé à cinq responsables d’institutions centrales : le directeur général des services secrets (Inter-Service Intelligence, ISI), le directeur général du service de propagande des forces armées (Inter-Services Public Relations, ISPR), l’assistant spécial du Premier ministre en charge de l’information et de la diffusion, le directeur général du bureau d’Intelligence militaire d’Islamabad et le ministre des Affaires étrangères. 

 

Choquant

 

Cette note n’a vraisemblablement pas été pas transmise aux fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, comme c’est normalement le cas avec ce type d’acte. Autrement dit, il ne s’agirait pas d’une publication officielle, mais d’un document de travail adressé aux cinq destinataires - lequel document a fuité par des moyens qui restent sujets à caution.

 

“Ne soyons pas dupes : les services secrets pakistanais peuvent chercher à intoxiquer l'opinion publique en faisant fuiter ce type de document, et intimider les journalistes cités, avertit Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Mais, quand bien même il ne s’agirait pas d’une note officielle, la virulence des termes employés pour ‘appréhender’ les journalistes basés à l’étranger ‘selon les modalités appropriées’ est extrêmement choquante. A ce titre, nous serons particulièrement attentifs à la sécurité des reporters mentionnés dans cette note, et saurons qui tenir responsable au cas où l’un d’entre eux, ou sa famille, venait à faire l’objet de menace ou d’intimidation.”

 

RSF a constaté une inquiétante recrudescence d’incidents visant des journalistes pakistanais basés à l’étranger depuis le début de l’année 2020. Le plus grave est la disparition mystérieuse et la mort, en Suède, du rédacteur en chef du site Balochistan Times, Sajid Hussain, dont le corps a été retrouvé fin avril. 

 

Sujets sensibles

 

Les éléments de l’enquête de la police suédoise n’ont, pour l’heure, toujours pas permis d’exclure l’hypothèse d’une crime lié à son travail de journaliste. Une hypothèse d’autant plus préoccupante que son site Internet couvrait des affaires de trafic de drogue, des violations des droits humains, des disparitions forcées ou les mouvements d'insurrection qui agitent sa région d’origine, le Baloutchistan. Autant de sujets particulièrement sensibles qui pourraient lui valoir des représailles, après l'avoir déjà contraint à l'exil en 2012.

 

Le décès de Sajid Hussain est d’autant plus inquiétant qu’un mois, jour pour jour, avant sa disparition, le blogueur pakistanais Ahmad Waqass Goraya, exilé pour sa part aux Pays-Bas, avait été attaqué et menacé de mort devant chez son domicile de Rotterdam par deux individus qui, selon lui, “reproduisait le modus operandi des services secrets pakistanais”.

 

Selon des informations confidentielles obtenues par RSF, une autre liste de dissidents pakistanais réfugiés à l’étranger circule depuis la fin 2019 au sein de l’ISI.

 

En chute de trois places par rapport à 2019, le Pakistan se classe 145e sur 180 pays dans l’édition 2020 du Classement mondial de la liberté de la presse publié par RSF.