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19 juin 2020

RSF dénonce un projet de régulation de la presse orwellien au Cachemire indien

Un civil confiné regarde par la fenêtre de sa maison de torchis en banlieue de Srinagar, la capitale du Cachemire, le 11 juin 2020 (photo : Tauseef Mustafa / AFP).
Dans une texte récemment rendu public, l’administration de la région du Cachemire, dirigée depuis New Delhi, s’octroie le droit de harceler juridiquement et économiquement journalistes et médias qui publieraient des contenus jugés dérangeants. Reporters sans frontières (RSF) exige l’abandon immédiat de ce projet de législation qui confine à la censure préalable.

“Promouvoir une image spontanément positive du gouvernement”... C’est l’objectif, presque candide, affiché par les autorités du Jammu-et-Cachemire dans un document de 53 pages rendu public la semaine dernière, intitulé “New Media Policy”.


A travers ce texte, l’administration de cette province du nord de l’Inde, qui répond directement de New Delhi, donne en réalité le droit à son Département de l’Information et des relations publiques (DIRP), de contrôler, a posteriori et a priori, le contenu de toutes les productions journalistiques dans la vallée du Cachemire durant les cinq prochaines années. 


Pour ce faire, il est ordonné au DIRP d’opérer une “solide vérification des antécédents” de chaque reporter, de chaque portail d’information, de chaque maison de publication, avant d’avaliser son “affiliation” (“empanelment”, en anglais). Suite à cette “vérification”, “tout individu ou tout groupe qui se livre à des ‘fake news’ ou à des activités non-éthiques ou anti-nationales seront désaffiliées, en plus de faire l’objet de poursuites judiciaires.”


Espace d’interprétation infini


Selon le document, un reporter qui serait désigné comme “désaffilié” se verra refuser toute accréditation et, par conséquent, tout droit afférant à sa qualité de journaliste. Pour les organes de presse, la “désaffiliation” signifie la perte de la quasi-totalité de ses revenus publicitaires, puisqu’ils sont, au Cachemire, essentiellement gérés par le bureau des annonces légales et administratives, donc du DIRP.


“Puisqu’aucune définition n’est donnée de ce que constitue une fausse information ou un contenu anti-national, le pouvoir exécutif dispose d’une espace d'interprétation absolument infini pour censurer tout travail journalistique qui lui déplairait et imposer son propre récit, s’alarme Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF.


Avec cette régulation parfaitement orwellienne, l’administration du Jammu-et-Cachemire devient non seulement juge et partie, mais s’arroge au passage le rôle de bourreau de la presse libre. Nous demandons l’abrogation de ces directives, indignes de la démocratie indienne, et dont le premier effet est de provoquer, dans l’ensemble de la profession, une profonde autocensure qui revient, de facto, à de la censure préalable.”


Clous dans le cercueil


Interrogée par RSF, la reportrice freelance Quratulain Rehbar confirme qu’à travers cette législation, “tout journaliste pourra être poursuivi par quelqu’un qui estime que son reportage est ‘faux’. Les personnes comme moi devront réfléchir à deux fois quand elles voudront couvrir un événement très important, ou qui pourrait être critique du gouvernement.”


Le journaliste indépendant Junaid Nabi Bazaz, estime lui aussi qu’aucun journal ne prendra le risque de faire exception à cette régulation. “Les reporters peuvent se retrouver en prison, et les organes de presse interdits, pour un temps indéterminé, et ce sans aucun recours devant la justice, poursuit-il auprès de RSF. Si elle reste en place, cette législation va planter les derniers clous dans le cercueil du journalisme [au Cachemire].”


Fataliste, l’éditorialiste Gowhar Geelani pense que cette régulation “rend simplement officiels les actes précédents visant à contrôler les médias et la liberté d’expression, et d’imposer un seul récit.”


Le rédacteur en chef du journal The Kashmir Walla, Fahad Shah confirme de son côté que le texte entraînera “une atmosphère de terreur à laquelle certains risquent de succomber.” “Je suis surpris que les médias n’en parlent pas plus au Cachemire. Mais en tant qu'organe de presse indépendant, nous continuerons de dénoncer ce type de problème. C’est notre devoir.”


En chute de deux places par rapport à 2019, notamment en raison de la répression de la liberté de la presse au Cachemire depuis l’été dernier, l’Inde se situe désormais à la 142e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2020.