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15 décembre 2017

RSF demande au comité d’éthique de Canal+ de se saisir d’un cas de censure

AFP
Un reportage critique diffusé dans le cadre de l’émission L’Effet papillon sur le président togolais Faure Gnassingbé, un proche du patron de Canal+, a été retiré des plateformes de la chaîne peu après sa diffusion tandis que deux salariés de la chaîne ont été remerciés. Reporters sans frontières (RSF) demande au comité d’éthique de la chaîne de se saisir au plus vite de ce cas.

Deux mois après la suppression des différentes plateformes de replay de Canal+ du reportage "Lâche le trône", consacré aux manifestations qui se multiplient depuis plusieurs mois au Togo contre le président Faure Gnassingbé, la direction de la chaîne de télévision cryptée n’a toujours pas fourni d’explications officielles à ses salariés qui s’inquiètent d’un nouveau “cas de censure”.


Cette “disparition” a été d’autant plus remarquée que le Togo s’avère être l’un des partenaires économiques privilégiés de l’actionnaire principal de Canal+, le groupe Bolloré et que deux salariés -une chargée de programmation et François Deplanck, le directeur des chaînes et contenus de Canal+ International- ont depuis été écartés “pour la diffusion d’un reportage sans erreur, sinon celle de se dérouler sur le terrain de jeu du patron”, comme l’explique le site Les Jours dans le 81e épisode de L’Empire, une série consacrée à l’emprise de l’homme d’affaires Vincent Bolloré sur le groupe Canal+.


Fin novembre, Reporters sans frontières a tenté de contacter la direction de Canal+ pour obtenir des précisions sur sa charte et son comité d’éthique ; deux obligations prévues par la loi Bloche pour renforcer la liberté et l’indépendance des médias. En vain.


“Pourquoi le comité d’éthique de Canal+ n’a-t-il pas encore été saisi de ce cas et quand le sera-t-il ? s’interroge Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. Ce n’est malheureusement pas la première fois que la direction de Canal+ déprogramme un documentaire ou un reportage préalablement approuvé par la rédaction, mais qui se révèle de nature à déplaire aux partenaires privilégiés du principal actionnaire de la chaîne. Nous demandons au comité d’éthique de se saisir au plus vite de cette affaire et de s’assurer que les intérêts du groupe Bolloré n’interfèrent pas avec l’indépendance du média qu’il dirige.”


Un comité et une charte éthique soudainement à l’agenda de Canal+


D’après les informations recueillies par RSF, la direction de Canal+ a informé par courrier le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) de la constitution au sein de la chaîne d’un nouveau comité d’éthique en septembre 2017. Cependant, cette information n’a été officiellement transmise à l’ensemble des salariés du groupe que le 7 décembre dernier via un lapidaire communiqué de presse. A défaut de pouvoir être saisi par les salariés qui n’étaient pas informés de son existence, le comité peut en principe se saisir ou être consulté à tout moment par les organes dirigeants (...) ou par toute personne. En d’autres termes, le comité d’éthique de Canal+ aurait pu, voire aurait dû se saisir d’un cas de censure dénoncé par les salariés dès le comité d’entreprise du 23 novembre dernier.


Hasard étrange du calendrier, c’est aussi le 7 décembre dernier qu’une toute nouvelle société des rédacteurs de CNews -mise sur pied à peine trois jours plus tôt- a décidé de se réunir pour “valider et ratifier la charte déontologique du groupe Canal” de toute urgence. Cette charte, qui aurait dû être en principe adoptée au plus tard fin septembre 2017, est nettement moins protectrice que celle qui avait été rédigée par la SDJ en 2016 et rejetée catégoriquement par la direction.


Des consignes qui paralysent les journalistes


L’industriel Vincent Bolloré n’a jamais caché son intention de peser sur les contenus éditoriaux des médias propriétés de sa multinationale Vivendi. Il y a deux ans, quelques mois après la déprogrammation d’une enquête sur le Crédit Mutuel, dirigé par l’un de ses amis, le compte-rendu du comité d’entreprise de Canal+ du 3 septembre 2015 rappelle, noir sur blanc, que le patron du groupe a signifié à ses salariés qu’“attaquer la BNP, LCL ou le propriétaire de l’immeuble serait une bêtise”.


D’après des informations recueillies par RSF, “cette consigne a été théorisée par la direction qui a ensuite demandé aux équipes de ne pas s’en prendre aux partenaires actuels ou futurs du groupe”. Les échanges consignés dans des procès verbaux de réunions avec les délégués du personnel de Canal+ révèlent également le refus ou l’incapacité de la direction de donner davantage de précisions sur la liste des “amis” qu’il serait bon d’épargner “pour éviter malentendus et dysfonctionnements au sein des services”. Une situation qui “ nous paralyse de facto et tétanise tous les journalistes. Nous sommes dans l’arbitraire ”, déplore une source en interne.


A la suite de l’affaire du reportage du Togo, le resserrement éditorial déjà en vigueur à Canal+ s’est visiblement encore renforcé. Même si aucune consigne écrite n’a circulé au sein de la rédaction de Canal+ ou de la société de production qui fabrique L’Effet papillon, un contact de RSF souhaitant garder l’anonymat explique: “Les équipes ont compris que, désormais à Canal, on ne parle ni des riches, ni des banques, ni de l’Afrique.


L’interdit est clair. Même si le message avait déjà, dans le passé, été transmis autrement : déprogrammation de l’enquête sur le Crédit Mutuel, suppression d’émissions jugées trop impertinente ( “Zapping” ) ou critiques (“Spécial Investigation”), pressions pour empêcher la diffusion de reportages sur l’Afrique où Vincent Bolloré a de nombreux intérêts.


L’industriel breton est aussi connu pour porter plainte dès que ses activités en Afrique sont critiquées dans les médias. Après avoir poursuivi France Inter, Bastamag, France 2, Rue 89 pour différents reportages sur le groupe en Afrique, c’est l’hebdomadaire L’Obs et son journaliste Jean-Baptiste Naudet qui doivent s’expliquer devant la justice pour un article qui évoque des soupçons de corruption dans l'attribution d’un terminal portuaire en Côte d’Ivoire au groupe Bolloré. Leur procès qui devait s’ouvrir cette semaine vient d’être reporté pour “indisponibilité“ de la partie poursuivante.


La France se situe en 2017 au 39e rang sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse de RSF