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28 décembre 2017

Près de 200 journalistes italiens sous protection policière au cours de l’année 2017  

Opérations des carabiniers dans la région d'Ostie le 28 novembre 2017/ AFP
L’agression d’un journaliste de la RAI par le frère d’un chef de la mafia début novembre à Ostie a remis sous les feux de l’actualité les conditions de travail périlleuses de certains journalistes italiens. Dans plusieurs régions particulièrement gangrenées par la mafia, comme la Campanie, la Sicile et la Calabre, la violence et les pressions s’exercent quotidiennement sur eux.

Au cours de l’année, 196 journalistes italiens ont bénéficié d’une protection policière. Ces chiffres particulièrement alarmants ont été révélés par le ministre de l’Intérieur italien en décembre lors de l’inauguration d’un centre de coordination contre les actes d’intimidation envers les journalistes, promesse qu’il avait faite après l’agression du journaliste de la RAI. Ce centre - le premier de ce genre en Europe d’après les autorités italiennes - a vocation à renforcer la coopération entre les services de police et la fédération italienne de la presse afin de mieux protéger les journalistes qui se sentent menacés et leur permettre d’exercer leur travail d’investigation dans de meilleures conditions. En Italie, enquêter sur un réseau mafieux ou un gang criminel fait souvent peser des risques mortels sur les journalistes.


Selon Reporters sans frontières (RSF) qui a pu recueillir leurs témoignages, ils sont actuellement une dizaine à faire l’objet d’une protection renforcée et permanente par des policiers chargés d’assurer leur sécurité 24H/24 .



La résilience des journalistes italiens


Paolo Borrometi est l’un d’entre eux : une longue série d'agressions et de tentatives d’intimidations ont obligé ce journaliste d’agence, spécialiste de la mafia, à quitter sa Sicile natale en 2015 pour des raisons de sécurité. A Rome où Il vit aujourd’hui, il n’arrive jamais seul à un rendez-vous, et vit escorté en permanence par plusieurs policiers. “J’ai subi des agressions physiques. On a tenté de brûler ma maison. Je reçois des menaces, y compris sur les réseaux sociaux, mais je n’ai jamais renoncé à raconter ce qu’il se passe dans ma région”, explique-t-il. Condamné à mort par trois clans mafieux, le journaliste a publié le 19 novembre dernier l’enregistrement des dernières menaces de mort qu’il avait reçues, formulées par le frère d’un boss mafieux.



Même détermination chez Lirio Abbate, journaliste spécialisé dans le crime organisé et la mafia et vice-directeur de l’hebdomadaire L’Espresso. Toujours menacé par les clans, le “doyen” des journalistes sous protection policière en Italie vit sous escorte depuis 2007, date de la publication de son livre I complici ("Les complices") sur les rapports entre politique et mafia en Italie.


En Italie, la tentation d’effacer les faits est forte. Le travail des journalistes consiste donc à lutter contre l’ignorance et les fake news, afin que l’opinion publique soit informée comme elle le mérite. Une mission qui déplait à certains criminels dont les réseaux sévissent en Sicile et en Campanie, faisant de l’Italie le pays occidental comptant le plus grand nombre de professionnels de l’information ayant perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions”, analyse-t-il.


Selon les chiffres de l'Observatoire italien Ossigeno per l'informazione ("Oxygène pour l'information") 11 journalistes ont été tués en Italie depuis 1960, victimes de mafias ou du terrorisme - dont huit en Sicile - la mafia italienne remportant ainsi le triste record européen du nombre de meurtres de journalistes.


Beaucoup de journalistes ne doivent leur salut qu’à la présence quotidienne de policiers à leurs côtés, et s’ils avouent qu’il leur est très difficile de vivre sous escorte en permanence, ils leurs rendent régulièrement hommage.


“La protection de la police nationale m’a sauvé de l’explosion d’une bombe placée devant ma maison à Palerme ou de l’attaque de criminels armés à Rome, elle a également réussi à arrêter l’un de ces tueurs à gage mais les menaces continuent encore aujourd’hui, “ explique Lirio Abbate. La présence des policiers qui me protègent ne m’empêche pas de poursuivre mon travail sur le terrain, et c’est grâce à eux que chaque jour je peux réaffirmer l’importance du journalisme d'investigation.”

Dans une démocratie comme l’Italie où l’information est libre, il est impératif que les journalistes soient eux aussi libres d’enquêter sur des sujets difficiles comme les mafias et d’exercer leur profession dans les meilleures conditions, déclare Pauline Adès-Mével, responsable de la zone UE-Balkans de RSF. L’organisation appelle les autorités italiennes à redoubler d’efforts pour permettre aux professionnels de l’information - notamment les jeunes générations - de poursuivre le travail de leurs prédécesseurs dont certains ont payé de leur vie leur travail d’investigation.”


La lutte contre la mafia érigée en priorité


La police a d’ailleurs mené plusieurs opérations anti-mafia d’envergure ces dernières semaines, notamment à Palerme le 5 décembre dernier où un coup de filet a visé 25 personnes d’un même clan en une journée. A Ostie, territoire de plusieurs clans mafieux qui se partagent trafic de drogue, extorsion, et racket et où s’est produite l’agression filmée du journaliste de la Rai Daniele Piervincenzi, la présidente de la Commission parlementaire antimafia (Rosy Bindi) n’a pas hésité à déclarer après l’agression que “trois familles mafieuses locales faisaient la loi depuis trop longtemps dans cette station balnéaire côtière”.


Federica Angeli, journaliste au quotidien La Reppublicca et originaire d’Ostie, en sait quelque chose. Celle qui a révélé les dessous du système mafieux du clan Spada le long du littoral romain a même été séquestrée par un des membres du clan, Armando Spada qui l’a menacée de mort ainsi que ses enfants.


Les mafieux ont tout fait pour me faire arrêter d’écrire. Ils ont échoué. Maintenant nous sommes tous ici réunis, derrière moi il y a enfin un “nous”. Je l’ai promis à mes enfants et je vous le promets aussi : ma plume sera toujours active pour Ostie et pour son bien-être,” déclarait -elle en novembre dernier lors d’une manifestation en faveur de la liberté de la presse.


Depuis quatre ans, elle vit sous protection policière renforcée et continue de subir les menaces du clan. Pourtant, comme ses collègues, Federica Angeli a choisi de rester à Ostie et de vivre auprès de sa famille ce quotidien hors normes tout en poursuivant son travail d’investigation sur ces réseaux mafieux qui paralysent la ville.


La mafia n’a pas gagné, mais elle n’a pas non plus perdu”, déclarait en novembre le ministre italien de la Justice, Andrea Orlando, en ouverture des «Etats généraux de la lutte contre les mafias», un grand raout au terme duquel il admettait publiquement que la situation était alarmante.


La mafia n’a pas gagné mais l’agression filmée d’un journaliste aura eu le mérite de braquer les projecteurs sur un phénomène qui touche la péninsule depuis des décennies et auquel les autorités tentent aujourd’hui d’apporter des réponses.


Après une dégringolade dans le classement 2015 de la liberté de la presse de RSF notamment due à un nombre d’agressions et de menaces restées sans réponse, l’Italie est classée 52e sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2017 par RSF.