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15 décembre 2020 - Mis à jour le 5 mars 2021

Philippines : la journaliste “Icy” Salem arrêtée sur la base de preuves fabriquées par la police

Lady Ann “Icy” Salem lors de son arrestation, dans la matinée du 10 décembre 2020 (photo : Altermidya).
Cofondatrice du réseau Altermidya, la journaliste est accusée du chef fantaisiste de possession d’armes. Compte tenu des conditions dans lesquelles elle a été interpellée, Reporters sans frontières (RSF) exige sa libération immédiate et inconditionnelle.

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Actualisation :


Le 5 mars 2021, soit un mois jour pour jour après l'annonce de sa relaxe, la rédactrice en chef de Manila Today, Lady Ann Salem, est sortie de prison. RSF condamne ce délai abusif qui a entraîné une détention prolongée de la journaliste, et ce alors même que son arrestation avait été reconnue "nulle et non-avenue" par le tribunal.

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Elle risque jusqu’à 20 ans de prison. La rédactrice en chef du site d’information Manila Today, Lady Ann Salem, surnommée “Icy”, a été arrêtée dans la matinée du 10 décembre par la police de la capitale phlippine, officiellement pour possession d’armes à feu et d’explosifs. Les policiers ont débarqué à son domicile vers neuf heures du matin et, sans qu’elle puisse contacter le moindre avocat, elle a été maintenue à l'écart pendant une heure.


“C’est pendant ce temps qu’ils ont déposé des preuves [à mon domicile]”, “Icy” Salem parvient-elle à expliquer subrepticement auprès d’un journaliste lors de son transfert vers le véhicule de la police. Et de fait, les policiers prétendent avoir retrouvé quatre pistolets de calibre .45 et quatre grenades. Le chef d’accusation qui la vise n’autorise pas l’éventualité d’une libération sous caution. 


“Il est clair que la police, de façon parfaitement éhontée, a fabriqué de fausses preuves pour incriminer ‘Icy’ Salem, avance Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Compte tenu de ces agissements pathétiques, nous exigeons la libération immédiate et inconditionnelle de la journaliste. Cette nouvelle attaque des autorités philippines contre la presse indépendante finit de décrédibiliser le régime du président Rodrigo Duterte sur la scène internationale."


“Catalogage communiste”


La police philippine a utilisé exactement le même modus operandi lorsqu’elle a arrêté, le 7 février dernier, la journaliste Frenchie Mae Cumpio, directrice du site d’information Eastern Vista dans la ville de Tacloban, dans l’est de l’archipel. Là encore, au moment de son interpellation, les policiers ont pris un temps pour déposer des armes à son domicile.


Eastern Vista fait partie, comme Manila Today, du réseau Altermidya, cofondé par ‘Icy’ Salem. Regroupant plusieurs médias engagés dans un journalisme indépendant et défendant la voix des opprimés, Altermidya est régulièrement la cible de “red-tagging”, ou “catalogage communiste”, de la part des autorités.


Il s'agit d’une pratique typiquement philippine, héritée de la colonisation états-unienne puis de la Guerre froide, qui consiste à stigmatiser tout groupe ou individu - à commencer par les médias et les journalistes - qui ne suit pas la ligne du gouvernement philippin - et qui revient à les désigner aux forces de l’ordre comme cible légitime d’une arrestation arbitraire ou, pire, d’une exécution sommaire.


Guerre impitoyable 


Et en effet, le 1er décembre dernier, la Force de travail nationale visant à mettre fin aux conflits communistes armés localisés (National Task Force to End Local Communist Armed Conflict, NTF-ELCAC), une agence pilotée par le gouvernement, a officiellement présenté les membres du réseau Altermidya comme des militants communistes violents durant une audition devant le Congrès - sans pour autant fournir la moindre preuve avançant ces faits.


Altermidya est une nouvelle victime de la guerre impitoyable que l’administration Duterte mène contre les médias indépendants. La directrice du site d’information Rappler, Maria Ressa, a dû verser une caution et comparaître devant un tribunal le 4 décembre, à la suite d’un nouveau mandat d’arrêt émis contre elle pour diffamation en ligne. Elle fait aujourd’hui face à au moins huit motifs de poursuites intentées par différentes agences gouvernementales.


En juillet dernier, le Congrès, acquis au bouillant président Duterte, a enterré le principal groupe audiovisuel du pays, ABS-CBN, en rejetant définitivement la demande d’émission d’une nouvelle licence , après avoir refusé, en mai 2020, de renouveler l'ancienne licence, valable 25 ans.


Les Philippines se situent à la 136e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2020 établi par RSF.