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16 septembre 2020 - Mis à jour le 24 septembre 2020

Pakistan : recrudescence de cas de harcèlement policier et judiciaire contre des journalistes jugés “critiques”

Un cliché de Bilal Farooqui depuis le centre où il a été placé en détention (photo : Sameer Mandhro / Twitter).
En à peine cinq jours, pas moins de trois journalistes pakistanais ont fait l’objet de plaintes abusives pour avoir remis en question les agissements des autorités sur les réseaux sociaux. Reporters sans frontières (RSF) dénonce ces tentatives de censure et demande que cesse ce harcèlement.

“Incitation à la rébellion”, “trahison”, “activités anti-pakistanaises”... La police pakistanaise a multiplié, en à peine cinq jours, les cas de harcèlement contre plusieurs journalistes. 


Vendredi 11 septembre, le rédacteur en chef de l’Express Tribune, Bilal Farooqui, a reçu une visite plutôt désagréable à son domicile de Karachi, dans le sud du Pakistan. “Vers 19 heures, le propriétaire de mon logement m’a averti que des agents qui guettaient devant l’immeuble désiraient me rencontrer, a expliqué le journaliste à RSF. Une fois en bas, je suis tombé sur trois ou quatre individus en civil et deux policiers en uniforme. Ils m’ont arrêté et jeté dans leur fourgon. Ils m’ont bandé les yeux, avant de m’interroger au poste.” 


La police a officiellement agi à la suite d’une plainte déposée contre Bilal Farooqui parce qu’il aurait “incité ses concitoyens à se rebeller contre l’armée”. “Des accusations sans fondement aucun”, déplore le reporter, qui estime être dans le collimateur des autorités après qu’il a publié certains messages sur Facebook et Twitter, jugés critiques de l’armée.


Selon la plainte, Bilal Farooqui aurait également “suscité de la haine sectaire”. “Une telle allégation peut mettre ma vie en danger”, poursuit-il, expliquant que ce type d’accusation peut être instrumentalisé par n’importe quel groupe religieux extrémiste. Bilal Farooqui a finalement été libéré sous caution dans la journée du samedi 12 septembre.


C’est également vendredi 11 septembre, que la police de la province du Pendjab, dans le nord-est du Pakistan, a lancé une enquête judiciaire pour “sédition” et “haute trahison” contre un autre journaliste, Absar Alam, ancien directeur de l’organe de régulation des médias pakistanais (PEMRA). Les policiers agissaient cette fois suite à une plainte déposée pour des propos “hautement inappropriés” qu’aurait postés le reporter sur les réseaux sociaux. Il s’est contenté d’apporter des critiques au Premier ministre Imran Khan et à l’institution militaire, toute-puissante au Pakistan.


Lundi 14 septembre, un troisième journaliste travaillant pour la chaîne Samaa TV, Asad Ali Toor, annonçait sur Twitter qu’il était à son tour visé par une plainte traitée par la police de Rawalpindi, en banlieue d’Islamabad, pour “activités anti-pakistanaises et propagande contre l’armée du Pakistan sur les réseaux sociaux”. Si le journaliste n'a pas été notifié des raisons exactes de la plainte, dans les semaines précédentes, il avait tweeté des articles évoquant une affaire de corruption supposée impliquant l’ancien général Asim Saleem Bajwa, actuel président du Corridor économique Chine-Pakistan (CEPC), un accord de modernisation des infrastructures signé entre Pékin et Islamabad en mai 2015.


“Les charges retenues contre Bilal Farooqi, Absar Alam et Asad Ali sont sans fondement et relèvent d’un acharnement judiciaire visant à étouffer toute critique du gouvernement, en particulier sur les réseaux sociaux, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Nous appelons les autorités à mettre un terme à ce harcèlement et à rappeler aux pouvoirs exécutifs leur devoir de respecter la parole des journalistes qui ne suivent pas forcément leur vision.”


C’est aussi pour un tweet critique envers les autorités - judiciaires, en l'occurrence -, que le journaliste Matiullah Jan est actuellement poursuivi pour outrage à la cour. Pire, cette prise de position lui a valu d'être enlevé à Islamabad en pleine journée par une dizaine d’individus la veille de sa comparution devant la Cour Suprême, le 21 juillet dernier. Le journaliste a été torturé par ses ravisseurs, avant d’être relâché douze heures plus tard.


La censure des contenus journalistiques jugés “offensants” envers le gouvernement s’exerce aussi ouvertement et directement : le nouveau livre du journaliste Sohail Warraich - une compilation d’articles déjà publiés dans le quotidien Jang et sur le site de la BBC - a été retiré des librairies ce mercredi 16 septembre. Sa couverture affichait une caricature du Premier ministre et du général Qamar Javed Bajwa, le chef d'état-major de l'armée.


Le Pakistan se classe 145e sur 180 pays dans l’édition 2020 du Classement mondial de la liberté de la presse publié par RSF.