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23 octobre 2018 - Mis à jour le 24 octobre 2018

#MeToo dans les médias indiens : les voix s’élèvent, les sanctions tardent

L’actuelle vague #MeToo a commencé à briser l’omerta généralisée qui était jusqu’alors la règle dans les cas de harcèlement sexuel dans les médias indiens (© D. Bastard / RSF).
Reporters sans frontières (RSF) salue le courage des journalistes indiennes qui ont permis l’émergence d’un mouvement #MeToo contre le harcèlement sexuel dans les médias indiens. L’organisation demande que des réponses concrètes soient apportées immédiatement, devant les tribunaux comme dans les salles de rédaction.


La vague grossit, inexorablement. Depuis un peu plus de deux semaines, un mouvement de dénonciations des cas de harcèlement sexuel dans les médias indiens se cristallise autour du mot-dièse #MeToo. C’est par une série de tweets que la journaliste Sandhya Menon a décrit la première comment elle a été victime, il y a dix ans, d’agressions sexuelles de la part de son supérieur, K.R. Srivinas. Alors qu’elle s’était plainte auprès de sa hiérarchie, le service des ressources humaines n’a pas jugé utile d’y prêter attention, sinon en avertissant K.R. Srivinas lui-même - et en brisant allègrement le code de confidentialité qui devait être la règle. La victime a été niée. L’agresseur, lui, a été promu rédacteur en chef du bureau du Times of India à Hyderabad. Jusqu’à ce que Sandhya Menon révèle tout sur Twitter le 5 octobre dernier.


Cela fait l’effet d’une bombe. Car elle n’est pas la seule. Bientôt, sept de ses consœurs accusent K.R. Srevinas d’attouchements et de messages obscènes. C’est le début d’une déferlante… Captures d’écrans à l’appui, les accusations contre d’autres prédateurs sexuels dans les médias fusent, poussant plusieurs responsables à la démission.


Le paroxysme est atteint le 8 octobre lorsque la journaliste Priya Ramani révèle le nom de l’auteur d’une agression sexuelle dont elle a été l’objet : Mobashar Jawed Akbar. Ancien rédacteur en chef de journaux prestigieux comme The Telegraph ou The Asian Age,  il a depuis quitté le journalisme pour devenir secrétaire d’Etat auprès du ministère des Affaires étrangères. Mis en cause par une vingtaine de femmes journalistes, il finit par démissionner du gouvernement le 17 octobre pour se défendre contre des accusations qu’il dément. Le même jour, il attaque Priya Ramani, sa première accusatrice, en diffamation.


Impunité totale


“Il est grand temps de mettre fin au climat d’impunité totale qui entoure les cas de harcèlement sexuel contre les journalistes indiennes, note Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Il a fallu un courage considérable aux femmes qui ont dénoncé les comportements de leur supérieurs, et il importe que les tribunaux prennent au sérieux toutes les plaintes qui seront déposées. De même, il est absolument fondamental que les salles de rédactions mettent en place des mécanismes crédibles favorisant l’expression des victimes d’agressions sexuelles et l’application de sanctions appropriés contre leurs auteurs. Cette culture de l’impunité doit changer !”


Une loi indienne de 2013 sur le harcèlement sexuel au travail prévoit la création de Comités internes à chaque entreprise pour recueillir les plaintes. Problème : peu de médias ont établi ces comités et, lorsqu’ils existent, leurs membres sont généralement nommés par la direction, ce qui entame largement leur indépendance et la transparence avec laquelle les plaintes sont enregistrées.


Tabou assourdissant


Ainsi les cas de journalistes licenciées après avoir rapporté un cas de harcèlement sexuel sont légion, de Rina Mukherjee, remerciée du journal The Statesman, à Anita Shukla, rédactrice au Navbharat Times de Bombay, mise à la porte en juin 2016, à peine un mois après s’être plainte du comportement de prédateur de son rédacteur en chef.


Révélateur d’un tabou assourdissant dans la société indienne, l’actuel vague #MeToo qui déferle dans les médias indiens reste largement cantonnée aux journalistes issues de milieux urbains et de médias anglophones. La lame de fond pénètre encore difficilement les rédactions en langues vernaculaires, comme le regrettent les femmes journalistes du sud du pays ou celles des Etats du nord-est, par exemple.


Le harcèlement sexuel n’est qu’un aspect des nombreux combats auxquelles sont confrontées au quotidien les femmes journalistes en Inde, comme l’a révélé une enquête récemment publiée par RSF.


L’Inde se situe en 138e position sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établie par RSF en 2018.