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28 janvier 2005 - Mis à jour le 20 janvier 2016

L'Union africaine doit exiger de la Gambie une enquête sérieuse sur l'assassinat de Deyda Hydara


A l'occasion du sommet d'Abuja de l'Union africaine (UA), Reporters sans frontières a demandé à l'institution de « dénoncer publiquement » l'assassinat du journaliste gambien Deyda Hydara. L'organisation demande aux homologues du président gambien de faire pression sur lui pour que la « piste du crime politique » soit explorée par la police.

« Les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union africaine (UA), réunis en sommet au Nigeria, doivent interpeller leur homologue gambien Yahya Jammeh sur l'assassinat du journaliste Deyda Hydara », a déclaré Reporters sans frontières.

La 4e session ordinaire du sommet de l'UA se tiendra les 30 et 31 janvier 2005 à Abuja, capitale fédérale du Nigeria, en présence de la plupart des chefs d'Etat et de gouvernement africains. Dans une lettre adressée au président de la Commission de l'UA, Alpha Oumar Konaré, ainsi qu'au président de l'UA en exercice, Olusegun Obasanjo, Reporters sans frontières a demandé à l'organisation panafricaine de « dénoncer publiquement » l'assassinat de Deyda Hydara, qui constitue « un événement d'une gravité extrême pour les journalistes du monde entier et une menace effrayante envoyée de Gambie à tous les journalistes africains ». Elle les encourage également à appeler le président gambien Yahya Jammeh à inciter la police de Banjul à explorer sérieusement « la piste du crime politique », privilégiée par tous les observateurs indépendants.

« Pour l'heure, l'enquête est au point mort, a souligné Reporters sans frontières. La seule personne interpellée n'avait rien à voir avec l'affaire. L'attitude suspicieuse de la police envers l'associé de Deyda Hydara, ainsi que le temps perdu à menacer des citoyens étrangers, nous inquiète. La piste officiellement privilégiée n'est pas sérieuse. »

Deyda Hydara a été assassiné par des inconnus au volant de sa voiture dans la soirée du 16 décembre 2004, alors qu'il raccompagnait chez elles deux employées de son journal. Correspondant de Reporters sans frontières depuis 1994, il était l'une des figures les plus respectées du journalisme en Gambie. Cofondateur et codirecteur du trihebdomadaire The Point, par ailleurs correspondant de l'Agence France-Presse (AFP), il avait été l'un des détracteurs les plus véhéments des deux nouvelles lois répressives sur la presse, votées la veille de sa mort par le parlement gambien.

Depuis le meurtre, la police gambienne a interpellé deux personnes sans aucun lien avec le meurtre. Le premier, arrêté le 24 décembre et relâché cinq jours plus tard, était un habitant de Banjul qui avait publiquement interpellé Deyda Hydara et son associé Pap Saine, au sujet d'un article sur un conflit entre imams de la capitale qui lui avait déplu. Aucune charge n'a été retenue contre lui. Le second est un médecin sénégalais, interpellé par un policier en civil le 30 décembre alors qu'il voyageait du nord au sud du Sénégal à travers la Gambie. Selon un témoin, il avait été arrêté après avoir estimé publiquement que le gouvernement de Yahya Jammeh était « responsable de la mort de Deyda Hydara ». Il a été relâché après six jours de détention, sans qu'aucune charge soit retenue contre lui.

En relation indirecte avec l'affaire Deyda Hydara, un journaliste d'origine nigériane en poste à Banjul a été inquiété par la police. Le 30 décembre, Sam Obi, présentateur de la radio privée City Limits, a été interpellé et interrogé pendant six heures par la police du district de Serekunda, après être intervenu sur l'antenne de Radio France Internationale (RFI) dans le cadre de la marche de protestation du 22 décembre organisée à Banjul par les journalistes après l'assassinat de Deyda Hydara. La police a saisi l'enregistrement de son interview et son passeport, avant de le relâcher sans retenir aucune charge contre lui.

La piste du crime politique, privilégiée par Reporters sans frontières dans son rapport de mission publié le 6 janvier 2005, n'a fait l'objet d'aucun examen sérieux. Bien au contraire : la police a entendu en qualité de témoins quatre employés de The Point, dont Pap Saine, disant examiner la piste d'un règlement de comptes commandité par un supposé homme d'affaires nigérian, qui aurait été un fournisseur du journal. Le jour du meurtre, une femme de ménage aurait surpris une conversation téléphonique animée que Deyda Hydara aurait eue avec un interlocuteur anonyme. La police a donc exigé de Pap Saine, retenu au commissariat une matinée entière, qu'il fournisse les relevés bancaires du journal. « En refusant, je leur ai dit qu'il s'agissait d'une enquête pour meurtre et non d'un audit fiscal », a expliqué Pap Saine, qui a par ailleurs indiqué que le fournisseur de The Point était un Gambien, et non un Nigérian.

Dans son rapport de mission, Reporters sans frontières a souligné le « mode opératoire présentant de fortes similitudes » entre différentes affaires jamais résolues par la police ces deux dernières années et l'assassinat du doyen des journalistes gambiens.

Enfin, la veille de la publication de son rapport de mission, Reporters sans frontières avait demandé un rendez-vous avec le président Jammeh, afin de lui présenter ses conclusions et recommandations. A ce jour, l'organisation n'a obtenu aucune réponse.