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12 avril 2020 - Mis à jour le 23 avril 2020

Lois liberticides, poursuites judiciaires, attaques… L’Europe ne parvient pas à protéger ses journalistes des abus de la crise du Covid-19

Ana Lalić / DR
Alors qu’ils contribuent à la lutte contre le coronavirus, les journalistes d’Europe centrale et des Balkans subissent eux aussi les attaques des gouvernements et de ceux qu’ils critiquent. Reporters sans frontières (RSF) appelle les institutions nationales et européennes à protéger leurs médias à l’heure où ceux-ci remplissent leur mission d’information dans des conditions à risques.


L’intervention policière a été brutale. Ana Lalić, journaliste du site d’information serbe Nova.rs a été arrêtée tard dans la soirée du 1er avril et détenue pendant 48 heures. Son appartement a été fouillé de fond en comble, et ses téléphones portables et son ordinateur ont été saisis. L’intervention a eu lieu le premier jour de l’entrée en vigueur d’une nouvelle décision gouvernementale accordant un monopole de fait sur la distribution des informations liées au coronavirus au groupe de gestion de crise de Serbie. Lorsque Ana Lalić a publié l’article « La clinique de Vojvodina proche du point de rupture : les infirmières n’ont aucune protection », l’hôpital a porté plainte contre elle pour atteinte à sa réputation et trouble causé au public, ainsi que l’y autorisait la récente décision gouvernementale. À la suite du tollé provoqué par l’arrestation de la journaliste et grâce au soutien de RSF, Ana Lalić a été libérée le lendemain. Dans la foulée, le Premier ministre a annulé la décision gouvernementale et présenté ses excuses. La journaliste reste toutefois passible d’une peine de cinq ans de prison et d’une amende. De plus, son matériel professionnel ayant été momentanément saisi, ses sources journalistiques peuvent désormais être compromises. Un mauvais point de plus en matière d’indépendance des médias pour un pays déjà classé 90e dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2019 de RSF.

 

Ce qui est arrivé à Ana Lalić n’est que l’une des manifestations d’une tendance qui prend de l’ampleur dans les Balkans et dans l’est de l’Union européenne. Les États prennent des mesures pour lutter contre la pandémie de Covid-19 mais utilisent des lois liberticides pour brider la circulation de l’information et permettre des poursuites arbitraires contre des journalistes critiques qui dans le contexte sanitaire actuel sont déjà harcelés et dénigrés par des politiciens.

 

« Le cas d’Ana Lalić est très préoccupant. L’Union européenne devrait faire en sorte que le virus hongrois ne se propage pas à l’ensemble des Balkans et de l’Europe de l’Est,  déclare Pavol Szalai, responsable du bureau Union européenne et Balkans de RSF. Les Etats européens ne doivent pas profiter de la crise sanitaire pour persécuter les journalistes qui travaillent dans l’intérêt public. Au contraire, il faut les protéger des attaques et leur donner accès à un maximum d’éléments afin qu’ils contribuent à vaincre la pandémie en informant les citoyens. »

 

Lois liberticides et poursuites

La semaine dernière, au cœur de l’Europe, un gouvernement s’est vu confier des pouvoirs d’exception, et ce pour une durée indéterminée. La loi sur l’état d’urgence adoptée par la Hongrie prévoit des peines allant jusqu’à cinq ans d’emprisonnement pour diffusion de fausses nouvelles alors que dans les faits, c’est le gouvernement qui décide de ce qui est vrai. Cette mesure intervient après une série d’attaques et de menaces concertées contre les médias indépendants, accusés de désinformation alors qu’ils rendaient compte du Covid-19 de manière plus responsable que les médias pro-gouvernementaux.

 

Après l’adoption de la loi, la campagne de dénigrement a battu son plein. Parce qu’il a critiqué la loi sur l’État d’urgence, le journaliste de l’hebdomadaire Magyar Hang, Balázs Gulyás, a été traité de « pauvre idiot » et menacé d’être « le premier ou le deuxième à devoir rendre des comptes » par Hír TV, une chaîne proche du pouvoir. Pendant ce temps, en Belgique, la journaliste de La Libre Belgique Maria Udrescu a reçu une cascade de messages vulgaires après avoir couvert un autre aspect du tournant autoritaire pris par la Hongrie – un pays qui ne cesse de chuter dans le Classement mondial de la liberté de la presse de RSF et occupe la 87e place en 2019.

 

En Pologne aussi, le gouvernement a une fois de plus serré la vis. Sous le prétexte d’avoir enfreint les règles sanitaires, le journaliste indépendant Włodzimierz Ciejka a dû passer deux heures dans un commissariat pour avoir filmé une « manifestation » de quatre personnes devant la maison du chef du parti au pouvoir “Droit et Justice”. Le rassemblement visait à critiquer le projet gouvernemental de maintenir le premier tour des élections présidentielles le 10 mai afin d’assurer la réélection du président Andrzej Duda. La majorité au pouvoir vient d’ailleurs de faire passer une loi permettant d’organiser l’élection grâce au vote par correspondance, ce qui fait craindre à la société civile et à l'opposition que les médias soient entravés dans leur couverture du scrutin.

 

En Roumanie, les récents décrets présidentiels et ordonnances gouvernementales permettent aujourd’hui de bloquer arbitrairement des sites d’information et de répondre tardivement aux demandes concernant la liberté de la presse. Accusés de diffuser des fausses nouvelles, deux sites ont déjà été suspendus par le Groupe de communication stratégique, une cellule de crise gouvernementale sans aucune expertise en matière de médias et dont les décisions n’ont pas à être examinées d’un point de vue judiciaire. Autre mesure disproportionnée prise en vertu de la législation de crise : la décision pour une radio basée dans la capitale, Bucuresti FM, de supprimer un article de son site internet.

 

En Bulgarie, le pays de l’Union européenne le plus mal placé dans le Classement mondial de la liberté de la presse (111e place), le gouvernement a adopté une loi punissant la diffusion de fausses informations sur le coronavirus qui prévoit une peine de prison allant jusqu’à trois ans et une amende de 5 000 euros, avant que le président y mette son veto.  

 

En Bosnie, les journalistes ont été moins chanceux. Selon le nouveau décret émis par la République serbe de Bosnie, la diffusion de fausses nouvelles est passible d’amendes. Le district de Brčko, un autre territoire de Bosnie, a adopté des mesures qui portent elles aussi atteinte à la liberté de la presse, une initiative reprise par le ministre de l’Intérieur de la Fédération de Bosnie et d’Herzégovine.

 

Attaques verbales et physiques

 

En Slovénie, le gouvernement du Premier ministre Janez Janša, un allié du Hongrois Viktor Orbán, a lancé une campagne de dénigrement contre des journalistes aussitôt après avoir pris le pouvoir à la mi-mars, laquelle été suivie d’une vague de cyberharcèlement et même d’agressions physiques contre certains d’entre eux. Le correspondant de RSF et journaliste d’investigation Blaž Zgaga a dû faire face à une flambée de menaces en ligne, dont des appels au meurtre, après qu’il a adressé une demande d’informations au nouveau centre de crise Covid-19. En guise de réponse, le compte Twitter de l’institution a publié un tweet qualifiant Blaž Zgaga, l’intellectuel Slavoj Žižek et deux autres personnes de « patients psychiatriques qui se sont échappés du confinement ». Le média appartenant au parti au pouvoir, SDS, a suivi le mouvement en lançant une campagne de dénigrement.

 

Après avoir rejeté l’appel lancé par sept organisations de défense de la liberté de la presse en faveur de Blaž Zgaga qu’il a qualifié de «fausse nouvelle», le Premier ministre Janez Janša a poursuivi ses attaques verbales contre la télévision publique, RTV Slovenija : les journalistes du média public avaient critiqué le fait que plusieurs ministres puissent se voir verser une augmentation de salaire. Le chef du gouvernement a accusés les journalistes de « diffuser des mensonges » et d’être « surpayés », et a menacé la chaîne publique de baisser ses subventions. Demokracija, un hebdomadaire appartenant au SDS, a traité les journalistes de « terroristes » d’ISIS. Dans ce contexte, un inconnu a menacé une équipe de journalistes de RTV et endommagé son véhicule. Avant cela, une autre équipe de la même chaîne avait subi des attaques verbales à Maribor, et d’autres journalistes de RTV avaient également été agressés verbalement par le directeur d’une administration municipale de Velenje.

 

Les discours de haine, qu’ils trouvent refuge sur les réseaux sociaux ou qu’ils soient le fait de leaders politiques se manifestent un peu partout dans les Balkans. Au début de la crise du coronavirus, le Premier ministre albanais, Edi Rama, avait demandé à ses concitoyens de prendre des mesures d’hygiène, parmi lesquelles figurait celle de « se protéger contre les médias ». En Macédoine du Nord, la plateforme de journalisme d’investigation IRL.mk a reçu des menaces après avoir publié un article intitulé : « Faire du profit ou prendre soin des autres : l’autre aspect des tests de Covid-19 » et mettant en cause Acibadem Sistina, une chaîne d’hôpitaux détenue par l’oligarque Orce Kamcev lequel a insulté les journalistes et exigé le retrait de l’article. En Serbie, certains journalistes du portail CINS  qui ont révélé que des prêtres orthodoxes refusaient de respecter la distanciation sociale recommandée, ont reçu des menaces d’un genre nouveau : celles d’être “maudits” s’ils ne changeaient pas d’attitude.

 

Cette série d’exemples illustre à quel point certains gouvernements tirent parti de la situation sanitaire en poursuivant les journalistes qui les critiquent, faisant de ceux qui défendent la liberté d’informer, des victimes collatérales du virus.