Actualités

16 mars 2018 - Mis à jour le 19 mars 2018

Liberté de la presse en Russie: le bilan accablant de Vladimir Poutine

Crédit : Alexey Nikolsky / AFP
A l’approche de l’élection présidentielle du 18 mars 2018, Reporters sans frontières (RSF) dresse le bilan de 18 ans de pouvoir de Vladimir Poutine en matière de liberté de la presse en Russie. Dans une lettre ouverte, l’organisation exhorte le président russe, candidat à sa propre succession, à mettre un terme à sa fuite en avant.

Lire en russe / Читать на русском


Monsieur le Président,


Depuis votre arrivée au pouvoir il y a 18 ans, vous n’avez eu de cesse de museler les voix critiques. Mais cette tendance s’est encore considérablement renforcée au cours de votre dernier mandat. Votre pays occupe désormais la 148e place sur 180 dans notre dernier Classement mondial de la liberté de la presse, et la situation n’a jamais été aussi mauvaise depuis la chute de l’Union soviétique.


Avec la reprise en main des chaînes ORT et NTV, vous avez pris le contrôle de la télévision nationale dès 2001. Les télévisions les plus regardées appartiennent désormais majoritairement à l’État ou à la compagnie étatique Gazprom. Tandis que s’accentue la pression sur les voix critiques, ces chaînes déploient une propagande qui nourrit un climat de haine et de paranoïa vis-à-vis de la société civile et tire vers le bas les standards journalistiques.


Les médias indépendants sont confinés à une niche toujours plus étroite. Dès lors qu’ils parviennent à atteindre un auditoire significatif, les pressions redoublent : la seule chaîne de télévision nationale indépendante, Dojd TV, a été exclue des principaux bouquets satellitaires et câblés en 2014 ; la rédactrice en chef du site d’information le plus lu de Russie, Lenta.ru, a été limogée la même année, suivie par la majeure partie de son équipe ; la direction éditoriale du groupe de médias RBC a subi le même sort en 2016… Ces médias s’étaient tous illustrés par leur couverture des sujets les plus sensibles, du conflit ukrainien à la corruption des hautes sphères. Des titres régionaux de référence, comme la chaîne sibérienne TV2, n’ont pas échappé à cette épuration.


Si Internet restait hier encore un espace d’expression libre, il a été repris en main ces dernières années. Les critères justifiant le blocage d’un site sans décision de justice n’ont eu de cesse de s’élargir depuis la première liste noire dressée en 2012. Les sites d’information proches de l’opposition Grani.ru, Kasparov.ru, EJ.ru et plus récemment OpenRussia, en ont fait les frais. Contrôle des blogueurs, censure des moteurs de recherche et des agrégateurs d’information, encadrement des VPN, obligation faite aux réseaux sociaux et aux messageries instantanées de coopérer avec le FSB… Le cadre légal ne cesse de se durcir. De plus en plus d’internautes sont jetés en prison pour leurs propos sur les réseaux sociaux, voire pour un simple “like”.


Au-delà d’Internet, des lois que vous avez promulguées depuis 2012 portent profondément atteinte à la liberté de la presse : re-pénalisation de la diffamation, “offense aux sentiments des croyants”, “incitation au séparatisme”, élargissement de la notion de “haute trahison”, durcissement de la législation anti-extrémisme qui est depuis longtemps utilisée contre les voix critiques… Le caractère vague et large de ces lois permet leur application sélective et arbitraire. D’autres réformes, comme la limitation drastique des capitaux étrangers dans les médias, ont accentué la vulnérabilité des titres indépendants. Les organisations de soutien aux médias et de défense de la liberté de la presse n’échappent pas à la criminalisation de la société civile, qui menace même aujourd’hui les médias étrangers.


Le détournement de la loi au service de la répression contribue aussi à remplir les prisons : nous comptons actuellement pas moins de cinq journalistes (Alexandre Sokolov, Igor Roudnikov, Jalaoudi Guériev, Alexeï Nazimov, Alexandre Tolmatchev) et deux blogueurs (Alexandre Valov et Alexeï Koungourov) derrière les barreaux du fait de leurs activités d’information. Un chiffre inégalé depuis 2000.


L’impunité dont bénéficient les assassins et agresseurs de journalistes est constante. Au moins 34 professionnels des médias ont été tués du fait de leurs activités d’information depuis l’an 2000 en Russie. Dans la grande majorité des cas, les enquêtes ne donnent rien et les commanditaires ne sont jamais identifiés. Le journal indépendant Novaïa Gazeta, qui a payé un tribut particulièrement lourd (cinq journalistes tués), continue de recevoir des menaces.


Vous avez laissé prospérer des zones de non-droit où tout pluralisme a disparu. Au premier rang de ces “trous noirs de l’information”, la Tchétchénie et la Crimée, annexée en 2014. Ce pourrissement n’a pas que des effets locaux : le leader tchétchène Ramzan Kadyrov n’hésite plus à s’en prendre aux médias indépendants hors de sa république. Entendez-vous faire de ces satrapies des laboratoires de la Russie de demain ? Est-ce là le modèle que vous proposez pour votre quatrième mandat ?


Monsieur le Président, pour ne pas rester dans l’histoire comme le fossoyeur des libertés garanties par la jeune Constitution russe, vous pouvez mettre un terme à cette fuite en avant. Nous vous demandons de faire abroger les lois liberticides adoptées au cours de votre dernier mandat, de libérer les télévisions fédérales de la tutelle de l’Etat, de laisser les médias indépendants faire leur travail à l’abri des pressions, de mettre fin au climat de haine et d’impunité qui prévaut contre les voix critiques. Nous vous demandons de favoriser l’indépendance de la justice afin que cesse l’arbitraire et qu’elle puisse remettre en liberté les journalistes et blogueurs injustement emprisonnés.


En vous remerciant par avance pour votre attention, je vous prie d’agréer l’expression de mes salutations distinguées.


Christophe Deloire, secrétaire général de RSF