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26 juillet 2016 - Mis à jour le 27 juillet 2016

Les médias tchèques dominés par les conflits d’intérêts avec les oligarques locaux

Andre Babiš, Vice-Premier ministre tchèque / crédit Michel Cizak AFP
Longtemps considérée comme un modèle d'intégration réussie au sein de l'Union européenne, la République tchèque s'illustre désormais négativement en figurant dans le palmarès peu envié des pays où la liberté de la presse est de plus en plus menacée par sa concentration entre les mains de quelques milliardaires.

Alors qu’il y a encore quelques années la presse du pays était contrôlée à 80% par des investisseurs étrangers – essentiellement allemands –, ils ont été vite remplacés après la crise de 2008 par des hommes d’affaires locaux. La plupart de ces milliardaires ne cachent pas leurs intentions et voient dans ces prises de contrôles le moyen de museler les critiques en transformant leurs journaux, radios et télévisions en autant d'armes pour conquérir et asseoir leur pouvoir politique et/ou économique. Une autre illustration de la menace posée par les oligarques partout dans le monde, comme l’expose le dernier rapport publié par RSF.

“En République tchèque, certains patrons et hommes politiques ont bien compris que le contrôle de la presse était une arme de dissuasion massive contribuant à réduire au silence leurs adversaires,” déclare Pauline Adès-Mével, responsable du bureau Europe-Balkans de Reporters sans frontières (RSF). Mais cette instrumentalisation se traduit par une perte de confiance des citoyens, pour qui la presse est de plus en plus décrédibilisée.”

En 2013, propriétaire du groupe alimentaire Agrofert et deuxième fortune du pays, Andrej Babiš se lance en politique et rachète le groupe de presse MAFRA. Il prend ainsi le contrôle des deux quotidiens les plus influents du pays (Lidové noviny et Mlada fronta Dnes) et du site internet d’actualité le plus visité (iDnes.cz). L’industriel acquiert dans la foulée une des plus grosses radios privées du pays (Radio Impuls), ainsi qu’une chaîne de télévision musicale (Óčko).

En 2013, son parti aux accents populistes (ANO, “Action des citoyens mécontents”) crée la surprise en arrivant deuxième aux législatives. Babiš s’allie à deux autres formations et devient en janvier 2014 vice-président du gouvernement et ministre des Finances. Il y gagne son surnom de “Berlusconi tchèque” ou encore “Babisconi”.

Pour le spécialiste des médias Vaclav Stetka ce qui passe en République tchèque est sans précédent: “C’est le même homme qui tient les rênes de la République tchèque, détient la deuxième plus grosse fortune du pays, dirige un des partis politiques les plus influents et contrôle les médias les plus puissants.”

Les exemples de mainmise sur ses publications foisonnent. En janvier 2014, Babiš fait licencier Vladimir Sevela, journaliste du quotidien Dnes, après que celui-ci a osé publier des critiques sur l’entreprise Agrofert. Quelques mois plus tôt, il avait sermonné un autre journaliste de son groupe qui n’avait pas couvert une conférence de presse du parti ANO.

Outre Andrej Babiš, la République tchèque compte d’autres milliardaires qui ont manifesté un intérêt récent pour la presse et réinvesti dans les médias une partie de leurs fortunes, issues des privatisations des années 90.

Daniel Křetínský, qui dirige un des groupes énergétiques les plus importants du pays, est aussi à la tête de plusieurs journaux autrefois détenus par la joint venture des groupes suisse Ringier et allemand Axel Springer. Il détient aussi le plus gros club de football, le Sparta Prague.

Zdeněk Bakala, ancien propriétaire d’un complexe minier, possède aujourd’hui un quotidien économique, un hebdomadaire et un site d’informations. Certains journalistes de Respekt, un hebdomadaire de Zdenek Bakala racontent qu’ils pronent l'autocensure et n'écrivent pas sur les affaires de leur patron.

Marek Dospiva, qui co-détient la société d’investissement Penta, dirige aussi un groupe de quotidiens qui a le monopole sur le marché de la presse régionale tchèque.

Une situation dont il pense qu’elle lui garantit une certaine impunité…

A un journaliste qui l’interrogeait récemment sur son intérêt pour les journaux, l’industriel a répondu: “Je ne vais pas tourner autour du pot. Le fait que nous possédions des médias nous assure qu’il sera plus difficile pour quiconque de nous attaquer.”

L’homme d’affaires Jaromir Soukup possède de son côté une chaîne de télévision et deux hebdomadaires.

Cette confiscation des pouvoirs économique, politique et médiatique interroge. Il est clair que l’objectif de ces milliardaires est de réduire au silence toute critique, et non pas de favoriser l’indépendance des médias. Loin d’avoir favorisé la liberté et le pluralisme de la presse, le départ des investisseurs étrangers et leur remplacement par des fortunes locales n’a fait que réduire un peu plus l’indépendance des principaux médias.

La République tchèque occupe la 21e position sur 180 dans le Classement RSF 2016 de la liberté de la presse.