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3 décembre 2019

Les locaux du quotidien pakistanais Dawn assiégés par des militants pro-gouvernement

Une vue prise depuis les locaux de Dawn par un membre du personnel, retenu en otage durant trois heures (photo : Pervez Banbhan - Dawn.com).
L’immeuble qui abrite les rédactions du plus ancien quotidien anglophone du Pakistan a été pris d’assaut par des manifestants, qui en demandaient l’interdiction pour des motifs totalement fabriqués. Reporters sans frontières (RSF) exige des autorités d’Islamabad une condamnation publique et sans équivoque.

Les locaux du médias ont été littéralement placés en état de siège. Dans la soirée du lundi 2 décembre, plusieurs dizaines de manifestants ont pris d’assaut le portail principal de l’immeuble qui abrite les rédactions du quotidien Dawn et de la chaîne Dawn TV à Islamabad, empêchant toute entrée ou sortie, intimidant les employés qui s’approchaient et exigeant des excuses écrites.


Le motif avancé pour ces protestations : un article consacré à l’attentat du pont de Londres, qui a fait deux morts, en plus de l’agresseur, vendredi 30 novembre. Citant son confrère britannique The Telegraph, Dawn y identifie le tueur comme “un citoyen britannique ayant des origines pakistanaises”


Ce simple élément d’information, largement recoupé, a servi de détonateurs aux manifestants, qui y ont vu une insulte au pays et une excuse pour demander, dans leurs slogans, l'interdiction pure et simple de Dawn. Après plus de trois heures de siège, et de longues négociations, la direction du journal a réussi à obtenir une dispersion de la foule, non sans avoir été l’objet d’avertissements et de menaces. La police est restée passive.


“Cette démonstration de force, manifestement organisée de toute pièce, est un nouvel acte d'intimidation absolument intolérable à l’égard du quotidien de référence pakistanais, dénonce Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Les éléments recueillis par RSF montrent que le gouvernement fédéral est, a minima, un complice passif, si ce n’est le réel instigateur de ces comportements inadmissibles dans une démocratie. Nous appelons le Premier ministre Imran Khan à condamner publiquement ces débordements, sans quoi il sera considéré comme personnellement responsable de cette inquiétante violation de la liberté de la presse.”


Appels au saccage


Loin d’être spontané, l’organisation du siège des locaux de Dawn a fait suite à une série de tweets équivoques publiés par des personnalités proches du parti au pouvoir et du gouvernement.


Ainsi, le ministre des Sciences et des Technologies Chaudhry Fawad Hussain s’est adressé à Dawn sur Twitter se disant “choqué par [sa] tentative mesquine de faire le lien entre un terroriste britannique et le Pakistan”, tandis que la ministre des droits de l’Homme, Shireen Mazari, a accusé le quotidien d’avoir “ses propres intentions” cachées. A elle seule, l'ambiguïté de cette expression a laissé un espace assez large pour que des milliers de trolls s'emparent du sujet et appellent au saccage de la rédaction de Dawn.


Le quotidien est l’objet d’actes de harcèlement répétés de la part des militants du PTI, le Mouvement du Pakistan pour la justice, au pouvoir à Islamabad, depuis que l’un de ses anciens journalistes, Cyril Almeida, a publié en 2016 une enquête exclusive sur les liens entre pouvoirs civil et militaire au sommet de l’Etat.


Le Pakistan se situe à la 142e position sur 180 pays dans l’édition 2019 du Classement mondial de la liberté de la presse publié par RSF.