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22 mai 2019 - Mis à jour le 23 mai 2019

Le quotidien pakistanais Dawn privé de recettes publicitaires : RSF dénonce une grossière manœuvre d’intimidation

Fondé en 1941 par Muhammad Ali Jinnah, le père de la nation pakistanaise, Dawn est le plus ancien et le plus prestigieux journal du pays. La caricature (droite) qu’il a publiée à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai dernier, résume à merveille ce qui arrive aux médias qui osent franchir les fameuses “lignes rouges” (Photo : Rizwan Tabassum / AFP - Dessin : RK / Dawn).
Reporters sans frontières (RSF) condamne avec la plus grande fermeté le chantage aux annonces publicitaires mené depuis un mois par les autorités pakistanaises à l’encontre du quotidien Dawn. L’organisation appelle le gouvernement à mettre un terme à ce type d’intimidation inacceptable, qui met en péril l'indépendance éditoriale du plus ancien journal du pays.

C’est un moyen de coercition des plus insidieux… Du jour au lendemain, le 24 avril dernier, le prestigieux quotidien Dawn s’est vu privé de tout revenu publicitaire issu des annonces du gouvernement fédéral. Idem, deux jours plus tard, pour la chaîne associée DawnNews TV. Dans une économie où le secteur privé indépendant du pouvoir, balbutiant, n’offre quasiment pas de revenus, cette suspension entame gravement la viabilité économique du groupe.


Aucune explication n’a officiellement été fournie par les autorités pour justifier cette coupure. Interrogée par RSF, une source issue de la direction de Dawn, qui préfère rester anonyme, ne se fait aucune illusion sur la raison de cette coupure soudaine : “Cette suspension est intervenue au lendemain de la publication d’un article sur une conférence de presse tenue par le Premier ministre [pakistanais] Imran Khan à Téhéran, durant laquelle il a reconnu que des combattants basés au Pakistan avait été impliqués dans des attaques sur le sol iranien.”


L’article en question ne faisait que reprendre des extraits des transcriptions officielles du point presse. Mais l’angle retenu par les journalistes de Dawn n’était vraisemblablement pas du goût de certaines autorités pakistanaises, qui n’ont pas toléré que soit répété à l’intérieur du pays ce que le Premier ministre a pu dire à l’étranger.


Contrôle de l’information


“Il est intolérable qu’un organe de presse, qui n’a fait que relater des faits avérés dans un esprit d’intérêt public, soit ainsi puni par cet étranglement économique pour le moins radical, déplore Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Nous condamnons avec la plus grande fermeté une grossière manœuvre d’intimidation visant à dicter aux journalistes la ligne à suivre. Cette pratique, qui porte clairement le sceau de l’establishment militaire, rappelle les pires moments de dictature martiale qu’a connus le Pakistan.”


“Le gouvernement civil a gagné les élections de 2018 autour du slogan du ‘Tabdeeli’ - ‘le Changement’, renchérit Iqbal Khattak, directeur de l'organisation pakistanaise Freedom Network, partenaire de RSF. Or, cette décision de suspendre toute annonce institutionnelle au journal Dawn est une perpétuation caractérisée de la volonté de contrôle de l’information par les autorités. Nous appelons le Premier ministre Imran Khan à s’occuper personnellement de la question pour mettre un terme à cette mesure injustifiée et défendre la liberté de la presse dans le pays.”


Le chantage aux annonces publicitaires pratiqué depuis un mois contre le groupe Dawn est emblématique des pratiques de harcèlement, d’intimidation et de censure menées par  “l’Etat profond”, un euphémisme qui désigne l’emprise constante sur le pouvoir pakistanais de l’armée et des services secrets, lesquels ne supportent pas l’exercice du journalisme libre.


Lignes rouges


Plusieurs lignes rouges dictées par l’armée ne doivent pas être franchies par les reporters, sous peine de représailles : sont notamment prohibés toute critique plus ou moins implicite de l’armée ou du gouvernement, toute mention des mouvements pour les droits civiques des minorités, ou même toute évocation de l’ancien Premier ministre Nawaz Sharif, bête noire de l’armée, aujourd’hui en prison.


C’est justement après avoir réalisé une interview de ce dernier que le rédacteur en chef adjoint de Dawn, Cyril Almeida, a été accusé de “haute trahison” en septembre dernier. Cette même interview, initialement publié le 12 mai 2018, avait entraîné le blocage arbitraire de la distribution du quotidien. Un autre moyen particulièrement efficace de saper le modèle économique de la publication, les annonceurs étant réticent à acheter des espaces publicitaires dans une publication peu ou pas diffusée.


Dernier bastion


Selon les témoignages recueillis par RSF, cela fait maintenant deux ans et demi que le groupe Dawn ne reçoit déjà plus aucune commande publicitaire de la part d’entreprises liées à l’armée, comme les groupes Fauzi ou Askari - ce qui recouvre des secteurs aussi variés que la banque, l’énergie, l’agroalimentaire ou le bâtiment… “A plusieurs reprises, ces entreprises nous ont commandé des espaces publicitaires pour les différents suppléments de Dawn, précise le dirigeant du groupe interrogé par RSF sous couvert d'anonymat. Mais au dernier moment, la commande était soudainement annulée. Sans qu’aucune raison soit avancée.”


Il s’agissait déjà de représailles. En effet, en octobre 2016, Dawn avait commis l'affront de publier une enquête explosive dont les révélations faisaient précisément la lumière sur l’emprise de l’armée et des services secrets sur le pouvoir civil. L’auteur, Cyril Almeida, et le rédacteur en chef du journal, Zaffar Abbas, avait été menacés de graves représailles par les autorités. Placé, depuis, dans le collimateur de “l’Etat profond”, Dawn, fondé en 1941 dans le cadre du combat contre la colonisation britannique, est aujourd’hui devenu l’un des tout derniers bastions de la liberté de la presse au Pakistan.


En chute de trois place, le pays se situe à la 142e position sur 180 pays dans l’édition 2019 du Classement mondial de la liberté de la presse récemment publiée par RSF, autour de la thématique de la “mécanique de la peur” qui frappe aujourd’hui les journalistes.