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29 octobre 2019 - Mis à jour le 4 décembre 2019

Le Pakistan veut bannir le journalisme d’opinion des plateaux télévisés

Un homme regarde plusieurs écrans diffusant la même adresse à la nation du Premier ministre Imran Khan, dans un centre commercial de Karachi, le 26 août 2019 (photo : Asif Hassan / AFP).
Reporters sans frontières (RSF) condamne avec la plus grande vigueur une nouvelle directive émise par le régulateur de l’audiovisuel pakistanais, lequel enjoint les chaînes de télévision à censurer au préalable tout propos qui relèverait du “parti pris”.

Les animateurs de débats télévisés ne sont là que pour “animer”, un point c’est tout ! C’est, en substance, l’esprit de la directive pour le moins drastique émises dimanche 27 octobre par l’Autorité pakistanaise de régulation des médias électroniques (PEMRA), qui veut interdire aux présentateurs d’émissions-débats d’émettre tout ce qui ressemblerait à des “opinions”. 


Le rôle des présentateurs est d’animer les programmes “en bannissant toute opinion personnelle, tout parti pris ou tout jugement de valeur sur tout type de sujet, prévient la directive. Par conséquent, les présentateurs d’émissions régulières ne devront pas apparaître dans d’autres débats, sur leur propre chaîne ou sur une autre, en tant qu’experts d’un sujet donné.”


En cas de non respect de cette nouvelle règle, la PEMRA se réserve le droit de déclencher les dispositions prévues par les sections 30 et 33 de ses statuts, à savoir une amende de 10 millions de roupies (environ 60.000 euros) et la révocation pure et simple de la licence d’émettre du média. 


“Ce n’est pas le rôle d’un régulateur médiatique de dicter qui peut s’exprimer durant les débats, ni de décréter ce qui peut être dit ou non, déplore Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Avec cette directive ubuesque, la PEMRA viole non seulement l’indépendance journalistique et le pluralisme, mais elle réussit l’exploit d’établir un délit d’opinion. Nous appelons ses membres à retrouver un semblant de crédibilité en abrogeant cet ordre, qui n’a d’autre but que d’intimider médias et journalistes.”


La PEMRA a justifié l’imposition de ce texte en affirmant avoir été saisie, le samedi 26 octobre, par la Haute Cour d’Islamabad, dont les membres ne tolèrent pas certains commentaires proférés par des journalistes à la télévision.


Sujets ”interdits”


Plus précisément, le tribunal met en cause pour “outrage à la cour” l’analyste politique Sami Ibrahim, au motif qu’il a commenté une libération sous caution du frère de l’ancien Premier ministre Nawaz Sharif - lequel fait partie des sujets implicitement ”interdits” par les autorités. L’actuel gouvernement avait déjà tenté d’intimider le même Sami Ibrahim en juin dernier.


Dans la même décision, le tribunal d’Islamabad cite à comparaître cinq autres journalistes - Kashif Abbasi, Muhammad Malick, Amir Mateen, Hamid Mir et Arshad Sharif - sans pour autant donner la moindre raison concernant cette liste.


Contacté par RSF, l’un d’entre eux, Hamid Mir, ne voit dans la directive de la PEMRA que la “continuation d’une censure” déjà existante. “Je combattrai cette directive, mais j’y résisterai, parce qu’en tant que journaliste, c’est mon droit élémentaire de poser des questions, mais aussi de dénoncer et de m’exprimer.”


Le Pakistan se situe à la 142e position sur 180 pays dans l’édition 2019 du Classement mondial de la liberté de la presse publié par RSF.