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12 mars 2012 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Kazakhstan


Le Kazakhstan, qui se veut un modèle régional après avoir assumé la présidence tournante de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en 2010, semble mettre de côté ses belles promesses pour s’engager résolument sur le chemin de la cybercensure. En 2011, un mouvement social inédit prolongé par une violente émeute, une vague d’attentats étranges et les ennuis de santé du chef de l’Etat, ont contribué à crisper les autorités encore davantage et à renforcer le contrôle de l’information, notamment en ligne.

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Filtrage et listes noires de sites

Une vingtaine de sites jugés “extrémistes” a été bloquée, le 20 août 2011, sur décision d’un tribunal de district d’Astana (capitale). Selon ce dernier, ces sites ont aidé à promouvoir “le terrorisme et l’extrémisme religieux” et contenaient “des appels à commettre des actes terroristes et à fabriquer des engins explosifs”. Pourtant, parmi les sites bloqués figurent notamment les très populaires plate-formes de blogs en langue russe, LiveJournal et LiveInternet. Le blocage de ces plate-formes apparaît complètement disproportionné, censurant de nombreux contenus qui ne sont absolument pas concernés par les termes de la décision. Il a été dénoncé par les blogueurs, notamment via une pétition en ligne.

D’après le rapport "Central Asia : Censorship and Control of the Internet and Other New media", le filtrage du Net se fait en collaboration avec le principal fournisseur d’accès à Internet, Kazakh Telecom, qui contrôle la majeure partie de la bande passante.

Le rapport souligne le manque de transparence du fonctionnement des “Centres pour les incidents informatiques”, censés dresser une liste noire des sites “destructeurs”. Une instance rattachée à la présidence, le Conseil de sécurité, compile déjà une liste de sites qui devraient être bloqués. Selon cet organisme, 125 sites contenant des éléments “extrémistes” ont été bloqués au 1er octobre 2011. Des mesures sont en cours pour en bloquer 168 de plus.

Les sites d’information dans le collimateur des autorités

Le prétexte de la lutte contre le terrorisme est régulièrement utilisé pour justifier le blocage temporaire ou prolongé de sites d’information indépendants comme eurasia.org.ru, respublika-kaz.info, kplustv.net et krasnoetv.kz, qui apportent un éclairage alternatif sur la lutte pour la succession du chef de l’Etat, Nursultan Nazarbaïev, en mauvaise santé, ou sur le mouvement social le plus suivi et le plus long de l’histoire du Kazakhstan et les émeutes qu’il a provoquées. La censure a gagné du terrain dans le pays au cours de l’année passée. Elle a notamment tenté de passer sous silence les informations sur les grèves en cours dans le secteur pétrolier, et les débats autour de l’affirmation d’une menace “terroriste” dans un pays jusqu’alors épargné par ce phénomène : des explosions à Aktobé (Ouest) en mai 2011, puis à Taraz (Nord) en novembre 2011, ont alimenté les spéculations sur la stratégie du crime organisé, d’insurgés islamistes ou des services secrets kazakhs.

Le site d’informations guljan.org, très critique des autorités dont il dénonce les dysfonctionnements et la corruption, est régulièrement bloqué. Il a essuyé des cyberattaques massives peu de temps après son lancement. Le site et sa rédactrice en chef, Guljan Ergalieva, ont été condamnés à 5 millions de tenge (25 200 euros) de dommages et intérêts pour “atteinte à l’honneur et à la réputation” d’un haut fonctionnaire, Sarybay Kalmurzaev, en janvier 2012.

Le site d’information Stan TV est victime d’un véritable acharnement de la part des autorités : “inspections” de toutes natures, tentatives de corruption, menaces, agressions, recours à la justice pour obtenir la fermeture des locaux... Le portail réalise des reportages qui sont régulièrement diffusés sur la chaîne satellitaire indépendante K+, consacrée à l’actualité centre-asiatique et très critique des autorités kazakhes. Il constitue une source d’information privilégiée sur le conflit qui oppose depuis plusieurs mois le pouvoir aux salariés en grève des compagnies Karajanbasmunaï et Uzenmunaïgaz, dans la région de Mangistau (Ouest). Deux journalistes de Stan TV ont été violemment agressés alors qu’ils couvraient ces événements.

Livrée à la répression, une région coupée du monde

Le 16 décembre 2011, les célébrations du 20e anniversaire de l’indépendance du Kazakhstan ont été perturbées par des salariés en grève depuis plusieurs mois à Janaozen (région de Mangistau, ouest du pays). Dans des circonstances encore floues, la police a tiré à balles réelles sur la foule et l’émeute s’est étendue à toute la ville, où la plupart des bâtiments officiels ont été incendiés. Le bilan est officiellement d’au moins 15 morts, mais des sources alternatives font état de chiffres plus élevés. Les autorités ont répondu en décrétant l’état d’urgence et en instaurant un véritable blackout de l’information et des communications, empêchant d’estimer l’état réel de la situation. L’épicentre de la contestation, Janaozen, et les villes environnantes dans un rayon d’au moins 65 km, ont été totalement coupés du monde, privés d’Internet et de télécommunications. Dans le reste de la région, et notamment dans la ville d’Aktau (capitale régionale), où des manifestations se sont poursuivies plusieurs jours dans un climat très tendu, il était très difficile voire impossible d’échanger des SMS, ou d’accéder à Internet à partir d’un mobile.

En l'absence d'informations de la part de l'agence de presse d'Etat, débordée par la fête de l'Indépendance, Twitter, Facebook, et les vidéos étiquetées “K+” sur Youtube sont devenus les seules sources d'informations - et de désinformation, comme le signale Global Voices. Les 16 et 17 décembre, sur Twitter, le mot clé #zhanaozen débordait de tweets alarmants sur “des massacres” et “la guerre civile à Zhanaozen”. L'incertitude a encore augmenté quand Twitter a été bloqué, ainsi qu'un certain nombre de médias russes et kirghizes, au soir du 16 décembre. Les débats sur une éventuelle opération de propagande ou de contre-propagande ont enflammé la Toile kazakhe.

Si Twitter a rapidement été rétabli, plusieurs sites d’information de référence sont très régulièrement bloqués, comme le site Guljan.org, l’agence de presse citoyenne russe Ridus.ru, ou le portail du journal d’opposition Respublika. Durant plusieurs jours, les services de sécurité ont d’abord empêché les journalistes d’accéder aux lieux concernés, en les retenant voire en les interpellant sur la route. Ils les ont ensuite laissé passer en tentant d’encadrer au maximum leur travail, en leur imposant une escorte ou en interdisant certaines rencontres. Dans plusieurs cas, le contenu des ordinateurs, clés USB et dictaphones des journalistes a été passé au peigne fin. Le blogueur Murat Tungichbaev a été violemment agressé alors qu’il filmait un contrôle de police.

Le Parquet a annoncé, le 26 janvier 2012, des poursuites contre les organisateurs du mouvement social qui a dégénéré en émeutes, les opposants qui les ont soutenu, et le journaliste Igor Vinyavsky, rédacteur en chef du journal Vzglyad. Les autorités se sont aussi engagées à poursuivre des policiers accusés de la mort de manifestants, des hauts-fonctionnaires jugés corrompus, dont le maire de Janaozen, et des responsables des sociétés pétrolières employant les grévistes. Ces dernières mesures sont vues comme une manière de calmer un peuple qui supporte de plus en plus mal la corruption rampante des fonctionnaires. Mais en parallèle, une véritable chasse à l’homme s’est mise en place pour identifier les auteurs des vidéos accablantes prouvant que les forces de l’ordre avaient tiré dans la foule. Les collaborateurs de Stan TV, qui les avaient diffusées, ont du faire face à des pressions encore accrues. Le 13 janvier 2012, la quasi totalité de la rédaction a été convoquée par le KNB (Comité de sécurité de l’Etat) pour un interrogatoire.

Des régulations liberticides

Une loi sur Internet, adoptée en 2009, assimile pénalement les blogueurs aux journalistes et rend les administrateurs de sites Internet et les hébergeurs responsables du contenu posté par d’autres internautes sur leurs plate-formes. Ils ont donc dû engager des modérateurs.

La criminalisation de la diffamation a des conséquences sur la liberté d’expression en ligne, avec un traitement particulier réservé aux officiels. Les médias et journalistes critiques en font souvent les frais, comme l’a récemment montré l’affaire Guljan.org (voir plus haut).

Dans le cadre de la politique de centralisation de toute source d’information à l’intérieur du pays, un décret datant de septembre 2010 a imposé aux sites utilisant le suffixe .kz de passer par des serveurs basés au Kazakhstan. D’abord mis en place pour les sites nouvellement créés, il a progressivement été appliqué rétroactivement. En mai 2011, le gouvernement avait exigé que Google n’utilise que des serveurs basés sur le territoire kazakh, afin de pouvoir contrôler au mieux les informations y transitant. Il est cependant revenu sur sa décision après que Google a annoncé quitter le pays et suspendre google.kz, en juin 2011.

Le 30 décembre 2011, de nouvelles régulations répressives sur l’accès à Internet ont été adoptées. Un décret instaure la vidéosurveillance et le filtrage obligatoires dans les cybercafés. Les visiteurs doivent y présenter une pièce d'identité, les gérants conserver l’historique des sites visités. Surtout, le propriétaire du cybercafé est tenu de fournir aux services de sécurité, sur simple demande, l'accès au registre des visiteurs, à l'historique et aux enregistrements de vidéosurveillance. Il répertorie aussi les demandes des services de sécurité. Il est désormais obligatoire d’installer un programme permettant de bloquer l'accès aux sites interdits. L’utilisation des proxys est prohibée. Les sanctions ne sont pas précisées. Elles feront sûrement l’objet d’un prochain décret d’application. Cette nouvelle régulation porte un coup sévère aux cybercafés, qui ferment déjà les uns après les autres à mesure que les abonnements individuels à Internet et l’accès par téléphone portable se développent.

La fébrilité des autorités contraste avec le silence de la communauté internationale

L’intensification de la cybercensure est l’un des symptomes du durcissement de la répression orchestrée par un régime rendu fébrile par la fin du mythe de la “stabilité kazakhe”. Mais le pouvoir d’Astana reste néanmoins solide. Malgré des fraudes attestées par les observateurs de l’OSCE lors des dernières élections, la rue ne s'est pas mobilisée. La communauté internationale reste discrète sur les questions de droits de l’homme. Noursoultan Nazarbaïev peut compter sur les énormes ressources naturelles du Kazakhstan pour atténuer les critiques internationales. En témoigne le partenariat conclu en février 2012 entre le Kazakhstan et l’Allemagne, à hauteur de 3 milliards de dollars.