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26 mars 2020 - Mis à jour le 6 mai 2020

Inde : A l’heure du coronavirus, le blocage des communications au Cachemire est potentiellement meurtrier

Des membres des forces de sécurité gardent une rue déserte de Srinagar, la capitale du Cachemire, le 22 mars 2020 (photo : Tauseef MUSTAFA / AFP).
Reporters sans frontières (RSF) demande au gouvernement indien de rétablir immédiatement l’Internet en haut débit dans la vallée du Cachemire, dont les habitants sont victimes de restrictions sur les communications qui, à l’heure de la pandémie de Covid-19, sont potentiellement criminelles.


Des rumeurs ont bruissé sur les réseaux sociaux en milieu de semaine, à propos d’un possible rétablissement des connexions Internet sur le territoire du Jammu-et-Cachemire (J&K), dans le nord de l’Inde. Le ministre d’Etat des Affaires intérieures Gangapuram Kishan Reddy a clairement démenti cette information mercredi 25 mars, affirmant simplement que cette éventualité était “ouverte à la discussion”

 

Les espoirs ont été définitivement douchés hier, jeudi 26, avec la publication, par le gouvernement provincial, d’une note, dont RSF a pu obtenir une copie. Elle confirme que les connexions Internet sur mobile sont limitées à la 2ème génération (2G), et que les abonnements téléphoniques prépayés, qu’utilisent normalement plus des trois quarts de la population, sont interdits. Quant aux connexions par bande passante, elles restent en très bas débit, bridées par le service du “MAC-binding” - MAC pour “Media Access Control”. 

 

"Irresponsabilité criminelle


“Huit millions de Cachemiris restent coupés d’informations absolument vitales pour empêcher la propagation de la pandémie, ce qui témoigne d’une irresponsabilité potentiellement criminelle du gouvernement de Narendra Modi, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Nous l'exhortons à rétablir immédiatement l’Internet à haut débit dans la vallée.”

 

Sur place, plusieurs reporters cachemiris ont confirmé à RSF les dangers auxquels ils sont exposés. Anuradha Bhasin Jamwal, la rédactrice en chef du Kashmir Times, le plus ancien quotidien anglophone de la vallée, explique que “ces coupures de communication forcent les gens, en particulier les journalistes, à aller travailler au bureau ou dans le centre de support médiatique mis en place par le gouvernement. Fatalement, le risque de pandémie est très grand.”

 

Le journaliste Majid Hyderi, qui travaille pour plusieurs médias indiens et internationaux, estime que priver les Kashmiris d’Internet à haut débit revient à “se mettre du côté du coronavirus”. “Non seulement le télétravail n’est pas une option, mais les gens ne peuvent même pas avoir accès aux vidéos de l’OMS sur les recommandations contre la pandémie.”

 

Le rôle des reporters, absolument crucial pour diffuser des informations d’intérêt sanitaire majeur, est grandement compromis. “Permettre les communications en temps de crise est absolument fondamental”, confirme le journaliste indépendant Arif Shafi Wani

 

“L’un des plus sombres chapitres de l’histoire”

 

Une situation que l’éditorialiste Gowhar Geelani décrit comme “une grave violation des droits humains” : “Quand le monde entier est confiné en raison de la pandémie du Covid, et que les professionnels de santé recommandent de regarder les vidéos de sensibilisation de l’OMS, le gouvernement du J&K annonce un nouvel ordre pour restreindre encore plus l’Internet. Les autorités sont en train d’écrire l’un des plus sombres chapitres de l’histoire”, conclut le journaliste. 

 

C’est au moment où le gouvernement central de Narendra Modi a décidé d’annuler l’autonomie de cette province du J&K, le 5 août dernier, que l’ensemble du territoire a été soudain coupé du monde : pas d’Internet, pas de réseau mobile, pas même de ligne fixe.

 

Au centième jour de l’imposition de ces restrictions, RSF avait publié une série d'interviews vidéos de journalistes locaux qui présentaient un état des lieux accablant des conditions déplorables dans lesquelles la presse tente de faire son travail au Cachemire. 

 

Les connexions mobiles 2G, qui permettent essentiellement d’échanger des SMS, ont été rétablies fin janvier. L’Internet par bande passante en bas débit a pour sa part été rétabli le 5 mars - mais il reste sujet au MAC-binding, ce qui rend extrêmement lent le chargement des pages. 

 

En plus de ces graves restrictions sur les moyens de communication, le travail des journalistes au Cachemire est largement entravé par les forces de sécurité, qui ont multiplié les actes d’intimidations et d’atteintes au secret des sources, comme RSF en avait retracé le récit au début du mois.

 

Violences policières

 

Le gouvernement indien a imposé un confinement général à l’ensemble de son 1,3 milliard de citoyens le 23 mars. Au moins deux journalistes ont été victimes de violences policières ce jour-là, alors qu’ils tentaient de faire leur travail d'information.

 

Le reporter de la chaîne d’information Aaj Tak, Navin Kumar, a été interpellé vers 13 h 30 alors qu’il se rendait à son bureau de Noida, à New Delhi. Transféré dans un fourgon de police, il a été sévèrement battu par trois officiers. “[L’un des policiers] couvrait ma bouche pour m’empêcher de crier, a-t-il expliqué sur Twitter. J’étais terrifié.” 

 

Le soir-même, vers 22 h 30, à Hyderabad, en Inde du sud, le reporter de The Hindu Ravi Reddy a lui aussi été victime d’attaques par des policiers qui lui reprochaient de ne pas respecter le couvre-feu, quand bien même le journaliste rentrait chez lui après avoir couvert l’imposition du confinement. 

 

L’Inde se situe actuellement à la 140e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2019 par RSF.