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20 avril 2020 - Mis à jour le 16 juillet 2020

Inde : la photojournaliste cachemirie Masrat Zahra injustement poursuivie pour “activités anti-nationales”

Accusée par la police d’être une “utilisatrice de Facebook ennemie de l’Inde”, Masrat Zahar est reconnue pour son remarquable travail éditorial sur le quotidien de la population cachemirie (photo fournie par M. Z.).
La photographe doit comparaître devant la police antiterroriste de Srinagar pour avoir publié des photos sur Internet. Compte tenu de l'inconsistance des accusations qui sont portées contre elle, Reporters sans frontières (RSF) exige leur abandon immédiat et inconditionnel.

Elle risque sept ans de prison. La photojournaliste cachemirie Masrat Zahra est poursuivie, depuis le samedi 18 avril, en vertu de la loi sur les activités illégales (Unlawful Activities Prevention Act, UAPA) parce qu’elle aurait “téléchargé sur les médias sociaux des messages qui glorifient des “activités anti-nationales’”


Interrogée par RSF, Masrat Zahra a confirmé avoir été convoquée par la police de Srinagar, la capitale du Cachemire, dès samedi soir, au prétexte de photos qu’elle avait prises par le passé, dans le cadre de son travail, et qu’elle a récemment republiées sur les réseaux sociaux : “Je leur ai expliqué que, sans attestation d’exemption de couvre-feu, il m’était impossible de me déplacer en plein confinement.” Après qu’elle a saisi le Conseil de la presse du Cachemire, les coups de fil pressants des policiers ont cessé. 


C’est seulement par des tweets publiés par la police ce matin, lundi 20 avril, que la photographe a appris qu’elle était bien poursuivie au titre de l’UAPA, et qu’elle faisait en outre l’objet d’une plainte pour violation de l'article 505 du code pénal indien, lequel punit tout individu qui “commet des crimes à l’encontre de l’Etat ou de la sécurité publique”.


L’UAPA permet notamment aux enquêteurs de la National Investigation Agency, l’agence indienne de lutte contre le terrorisme, de se saisir de l’affaire et d’imposer des détentions prolongées sans fournir le moindre acte d’accusation.


Accusations infamantes


“Je suis totalement désemparée, explique Masrat Zahra auprès de RSF. Je me suis contentée de republier quelques unes de mes photos qui avaient déjà été diffusées. Je suis une photojournaliste professionnelle, mon travail ne suit aucun dessein politique.” Convoquée demain, mardi 21 avril, elle risque d’être placée en détention à l’issue de sa comparution.


“Compte tenu de la vacuité des éléments fournis par la police, nous appelons les autorités du territoire du Jammu-et-Cachemire à abandonner sur-le-champ les accusations infamantes qui pèsent contre Masrat Zahra, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Les poursuites dont elle fait l’objet relèvent clairement de l’intimidation, et sont en violation directe de l’article 19(1a) de la Constitution indienne de 1950. La photographe doit pouvoir poursuivre son travail journalistique sans craindre de nouvelles tentatives de harcèlement.”


Décrite dans un tweet de la police comme une “utilisatrice de Facebook ennemie de l’Inde”, Masrat Zahra est reconnue pour son remarquable travail éditorial sur le quotidien de la population cachemirie. Ses clichés sont régulièrement publiées par le Washington Post, Al-Jazeera, le site d’information indien The Caravan, le tabloïd britannique The Sun, le magazine français So Foot, ou encore le groupe audiovisuel turc TRT

 

Injustice

 

Plusieurs journalistes cachemiris ont attesté auprès de RSF de la solidité du travail de Masrat Zahra. "Porter plainte au motif d’une loi draconienne aurait d’autant plus dû être évité que tous les journalistes [de la vallée] confirment qu’il n’y a rien “d’anti-national’ dans les oeuvres qu’elle a partagées en ligne”, regrette le reporter indépendant Athar Parvaiz, basé lui aussi à Srinagar. 

 

“C’est une jeune journaliste passionnée par son travail, ajoute le vice-président du Club de la presse du Cachemire, Moazum Mohammad. La poursuivre au motif de l’UAPA est particulièrement injuste. Il s’agit d’une grave atteinte à la liberté de la presse.”

 

“Cela en dit long sur la façon dont sont bâillonnés les journalistes ici, afin qu’ils se taisent, et que seule la version des autorités soit publiée, quitte à user de la force en toute illégalité”, résume l’éditorialiste Gowhar Geelani.

 

Plusieurs reporters cachemiris, comme Mushtaq Ahmad Ganaie et Umaisar Gull, ont été récemment l’objet d’actes d’intimidation et de harcèlement dans le cadre de la couverture de la pandémie de Covid-19 dans la vallée.

 

RSF a appris, le lundi 20 avril dans la soirée, que le journaliste de The Hindu Peerzada Aashiq fait désormais lui aussi l’objet d’une plainte déposée par la police du Jammu-et-Cachemire pour un “élément de fake news” publié dans un article.

 

L’Inde se situe à la 140e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2019 par RSF.