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12 août 2020

Enquête : entre menaces et impunité, l’introuvable justice pour le meurtre de la journaliste pakistanaise Arooj Iqbal

(Image Daniel Bastard / RSF)
La reportrice Arooj Iqbal a été tuée d’une balle dans la tête en novembre 2019 à Lahore, dans l’est du Pakistan. Reporters sans frontières (RSF) est allée sur ses traces, interrogeant sa famille, ses collègues et la police, afin de tenter de faire la lumière sur cette sombre affaire qui a débouché sur une totale impunité, révélant des mœurs d’un autre temps.

Elle voulait être la première journaliste pakistanaise à créer son propre journal. Son rêve a été brisé, anéanti, de la plus violente des manières : Arooj Iqbal restera finalement, dans l’histoire du Pakistan, comme la première femme journaliste à avoir été assassinée en raison de son travail.


Quelques heures avant la sortie du premier numéro de Choice, la publication locale qu’elle venait de fonder, on a retrouvé le corps sans vie de la jeune femme de 27 ans, le 25 novembre dernier, baignant dans une mare de sang, dans une rue de Lahore, la mégapole de l’est du Pakistan. Le principal suspect de l’assassinat de la journaliste, à ce jour, est son ex-époux.


"Le meurtre d’Arooj Iqbal est un défi pour tous les citoyens pakistanais, note Iqbal Khattak, représentant de RSF au Pakistan, qui a mené l’enquête sur le terrain. Cette affaire résonne comme un cas classique dans ce pays où les pauvres se voient privés de justice. Je pense qu’il s’agit là d’un échec collectif de la part de notre société, qui se révèle incapable de rendre justice pour la famille endeuillée de la journaliste.”


Grande insécurité


“L'assassinat sauvage d’Arooj Iqbal est symptomatique de la grande insécurité dans laquelle les femmes journalistes doivent travailler au Pakistan, relève Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-pacifique de RSF, qui a coordonné ce travail de recherche. Dépendance auprès de leurs supérieurs masculins, mépris, menaces, violences… C’est pour elles un combat quotidien. En raison de l’impunité choquante qui entoure cette affaire, nous interpellons les plus hautes autorités judiciaires du pays et dénonçons des pratiques d’un autre temps. Si rien ne change, il faudra s’attendre à de nouveaux féminicides chez les reportrices pakistanaises.”


La mère d'Arooj, Tahira Begum (IK / RSF)



RSF a rencontré Tahira Begum, la mère d’Arooj Iqbal, au domicile familial, dans la cour d’une petite maison de deux pièces située dans le labyrinthe de la vieille ville de Lahore.  “Arooj a clairement été visée pour son travail journalistique, explique-t-elle d’emblée. La dernière fois que nous avons parlé, elle m’a dit que tout était prêt pour qu’elle ouvre son bureau le lendemain. Elle n’a malheureusement pas eu cette chance, elle a été assassinée juste avant.”


C’est le frère d’Arooj, Yasir Iqbal, qui a reçu, le 25 novembre 2019 à 22 h 44, le coup de fil tragique annonçant le décès de sa sœur, abattue d’une balle dans la tête. Dès le lendemain matin, il a déposé plainte auprès du poste de police de Qilla Gujar Singh, le plus proche du lieu de la tragédie.


Violences et harcèlement


Selon lui, l’auteur du meurtre n’est autre que l’ex-mari d’Arooj, Dilawar Ali, lui-même propriétaire d’un journal local spécialisé dans les faits divers, Anti-crime, auquel la jeune journaliste avait collaboré par le passé. “Il voulait qu’elle abandonne l’idée de lancer son propre journal”, avait expliqué Yasir Iqbal, que RSF avait interrogé une semaine après le meurtre. Dans sa déposition auprès de la police, le frère de la victime est catégorique : “Je suis sûr à 100 % que Dilawar a tué ma sœur ou l’a fait assassiner.”


Yasir Iqbal, le frère d'Arooj (IK / RSF)



De fait, trois jours avant sa mort et auprès du même poste de police, Arooj Iqbal avait porté plainte contre Dilawar Ali pour coups et mauvais traitements. Le procès verbal est une longue litanie d’actes de harcèlement et de violence perpétrés contre la journaliste. Le lendemain, le 23 novembre, Arooj Iqbal rendait visite à sa famille pour faire part de ses craintes, après des menaces de mort proférées à son encontre par son ex-époux.


Arooj Iqbal avait travaillé pendant un an et demi pour le journal Anti-crime, avant d’accepter d’épouser son directeur. Selon la mère d’Arooj, son calvaire a commencé dès le lendemain de ce mariage funeste, puisque Dilawar Ali s’est montré violent et “un très mauvais mari”.


Commanditaire


Malgré tous ces éléments à charge, l’homme n’a pas été inquiété : ni arrestation ni inculpation d’aucune sorte. Il a fourni un alibi à la police, attestant qu’il se trouvait aux Maldives le soir où Arooj Iqbal a été assassinée et qu’il n’est rentré que le lendemain, soit le 26 novembre.


Un scénario qui, pour autant, n'exclut pas le fait qu’il aurait très bien pu commanditer le meurtre. “Il est tout à fait possible qu’une telle machination ait été mise en place, remarque l’inspecteur de police Muhammad Iqbal, en charge d’une partie de l’enquête. Interrogé par RSF sur ses expériences en matière criminelle, le policier confirme qu'il “a réussi, par le passé, à déterminer que des prévenus allaient à l’étranger, voire se faisaient arrêter pour des petits délits, afin de se fabriquer un faux alibi.”


RSF a présenté le procès-verbal de la plainte pour meurtre d’Arooj Iqbal à un autre enquêteur de police familier de ce genre d’affaires, aujourd’hui retraité, et qui préfère s’exprimer de façon anonyme. Selon lui, la journaliste “était manifestement perçue comme une menace par certains. Elle devait vraisemblablement être en possession de secrets qui, s’ils étaient rendus publics, pourraient grandement entamer la réputation de cette personne.”


Et le policier de croiser cette hypothèse avec le fait qu’Arooj Iqbal allait entrer en compétition directe avec son ex-mari - qui était aussi son ex-rédacteur en chef - en lançant sa propre plateforme.


Menaces incessantes contre la famille


Bref, un faisceau plus que convaincant de suspicions qui ne laisse guère de doute quant au mobile du meurtre et, partant, à la culpabilité de Dilawar Ali comme son instigateur en chef. Mais l’homme est manifestement assez puissant pour échapper à la justice ordinaire.


En effet, peu après qu’il eut déposé plainte pour meurtre, le frère d’Arooj, Yasir Iqbal a commencé à être la cible d’avertissements. “Je recevais constamment des menaces [du clan de] de Dilawar, se souvient-il. Mon petit frère a même été arrêté sur une route par plusieurs hommes de main pour me faire passer le message que si je ne retirais pas ma plainte dans cette affaire, j’aurais à en subir les pires conséquences.”


La persistance de ces avertissements a achevé d’effrayer Tahira Begum, la mère de la fratrie. La quête de justice pour le meurtre de sa fille s’est transformée en cauchemar. “Nous recevions toujours de nouvelles menaces, explique-t-elle. J’ai eu très peur, je ne voulais pas qu’un nouveau drame frappe ma famille. La période qui a suivi le meurtre a engendré beaucoup de stress et m'a rendue cardiaque.”


Police complice 


Dans le Pendjab, la province dont Lahore est la capitale, le système féodal continue de réguler de nombreux aspects de la vie sociale. Les élites politiques peuvent agir au-dessus des lois avec la complicité d’une police que l’on dit souvent corrompue. Et en effet, dans la plainte qu’elle avait déposée trois jours avant de mourir, Arooj Iqbal avait accusé certains policiers de “protéger les intérêts de Dilawar”. Quant à celles et ceux qui sont en bas de l’échelle sociale, ils sont bien souvent réduits à subir les conséquences des actes des puissants. Le sort réservé à la famille Iqbal est à ce titre édifiant. 


Pour échapper à d’éventuelles poursuites à la suite du meurtre d’Arooj, Dilawar Ali a développé une double stratégie, tantôt terrorisant les frères et la mère de la journaliste avec des menaces de mort, tantôt usant de ses relations au sein du parlement : il s'est en effet rapproché d’un membre du parlement provincial, afin que celui-ci joue les entremetteurs pour influencer la famille et la convaincre d’accepter un accord hors de tout procédure pénale.


Justice parallèle


C’est un certain Chaudhry Shabbaz qui a joué ce rôle. Il a pour cela fait appel au “panchayat”, sorte de conseil local censée régler les conflits civils - un système auquel ont habituellement recours les riches et les puissants pour échapper au droit pénal.


Les choses n’ont pas traîné : un mois et demi après le meurtre, le 15 janvier 2020, un accord était signé par le frère d’Arooj, Yasir, par sa mère Tahira Begum, et par le principal accusé, Dilawar Ali. RSF a pu consulter ce document : “Je jure que la partie n°2 - Dilawar Ali - est considérée comme coupable par moi-même et ma famille. Il a tué ou fait assassiner ma sœur. Selon le panchayat, la partie n°1 - Yasir Iqbal - et sa famille ont décidé qu’ils accordaient leur pardon à Dilawar Ali afin d’obtenir la clémence de Dieu.” Signé : Yasir Iqbal.


“Totalement vulnérables”


Dans le droit pénal issu de la tradition islamique auquel se réfèrent les panchayats, la résolution des conflits se fait par le Qisas et le Diyat : le Qisas est à comprendre comme une justice rétributive, un “œil pour œil, dent pour dent” ; le Diyat représente de son côté une compensation financière, payée par le coupable à la victime ou à sa famille.


L'accord actant l'abandon des charges contre le meurtrier d'Arooj (IK / RSF)



C’est cette forme d’arrangement que Yasir Iqbal a été forcé d’accepter. Au final, le prix du meurtre de sa sœur s’élève à un million de roupies, soit à peine plus de 5 200 euros - somme qu’il a effectivement reçu des mains de Dilawar Ali. “Pourquoi nous avons signé cet accord ? Dilawar a imposé une pression telle que nous nous sommes retrouvés totalement vulnérables, déplore Yasir, qui insiste sur le fait qu’il a signé cet accord de pardon avec beaucoup de réticence. Et le système [judiciaire] s’est avéré largement inefficace [pour traiter notre plainte].”  


Quand le sort d’une journaliste assassinée est simplement assimilé à un crime d’honneur qui se solde par un accord pécuniaire, quel rôle les autorités légitimes peuvent-elle jouer ? Afin de défendre les femmes victimes de violences à leur domicile et au travail, le gouvernement provincial du Pendjab a mis en place un Service pour le développement des femmes (Women’s Development Department, WDD).


Impuissance des autorités


“Nous sommes un observatoire qui veille à la protection du droit des femmes”, explique Asif-ur Rehman, secrétaire général adjoint du WDD. Mais, interrogé par RSF sur le sort d’Arooj Iqbal, le fonctionnaire a avoué n’en avoir jamais entendu parler.


A la question de savoir si son institution pourrait se saisir de ce cas pour se porter partie civile, Asif-ur Rehman reconnaît son impuissance : “Nous n’avons pas de mandat pour lancer une procédure, explique-t-il. Si aucune plainte déposée formellement par la partie lésée ou son représentant ne demeure, nous ne pouvons pas agir.” 


Isolement professionnel


Du côté des organisations locales de défense des journalistes, le sort d’Arooj Iqbal a soulevé peu ou aucune réaction - ce que confirme sa mère : “Notre famille n’a reçu aucun soutien de la communauté des journalistes, aucun !”, répète-t-elle, abattue. 


“Nous n’avons pas accordé au meurtre d’Arooj la couverture qu’il méritait”, concède Qamar Bhatti, président de l’Union des journalistes du Pendjab. Il reconnaît également que ni les syndicats de journalistes de la province ni ses clubs de la presse n’ont jamais pris de mesures spécifiques pour la protection des femmes journalistes. 


Il semble qu’Arooj Iqbal ait également été la victime de son relatif isolement au sein de la profession. Elle était vraisemblablement peu au fait de l’importance de s’inscrire à un syndicat ou un club de la presse, comme c'est généralement le cas des journalistes hommes au Pakistan.


Sentiment de panique


Cette affiliation permet généralement de mobiliser ses pairs et de faire pression sur les autorités à l’apparition des premières menaces. “C’était sans doute une erreur de sa part de ne pas s’en être rapprochée pour rechercher un soutien”, remarque la journaliste d’investigation indépendante Afifa Nasar Ullah.  


”Je ne pense pas qu’Arooj a suivi les formations en sécurité qui auraient pu lui permettre d'identifier les premiers signes de menaces et de mieux se protéger, poursuit la journaliste. Du reste, je pense qu’aucune femme journaliste affiliée à un club de la presse ne l’a fait.”  


Afifa Ullah estime que “le meurtre d’Arooj a diffusé un vrai sentiment de panique et d’insécurité chez les femmes journalistes basées à Lahore et les dizaines d’entre elles qui travaillent dans le Pendjab”.


Infime minorité


De fait, les femmes ne représentent encore qu’une infime minorité au sein de la profession au Pakistan. Selon les informations recueillies pas RSF, elles seraient à peine 750 dans une communauté qui compte 19 000 professionnels - soit 4 %. Ainsi, leurs droits spécifiques sont largement ignorés.


“C’est absolument inacceptable, tranche le spécialiste des médias pakistanais Adnan Rehmat. Les femmes journalistes devraient recevoir les ressources techniques adéquates pour garantir leur sécurité physique et en ligne, à travers des formations particulièrement adaptées à leur besoins spécifiques.”


Selon lui, ce type de formation devrait faire partie d’une stratégie plus large de mise en réseau et de solidarité entre femmes journalistes. “Dans plusieurs villes, on remarque déjà que des femmes journalistes créent des réseaux informels et partagent des informations à travers la constitution de groupes WhatsApp, par exemple”, ajoute-t-il.


Chantier immense


“Ce dont nous avons besoin, maintenant, c’est d’une structure formelle et permanente qui permettrait de réunir toutes les femmes journalistes du pays - le but étant qu’elles soient en mesure d’entretenir des systèmes de soutien professionnel et collectif comprenant, entre autres, des mécanismes de dépôt de plainte, d’alerte et de réponse rapide à une menace, de documentation, de soutien en accompagnement psycho-social, et même l’établissement de soutien financier en vue de bénéficier d’aides juridiques ”, complète Adnan Rehmat. En d’autres termes, le chantier est absolument immense pour les journalistes pakistanaises.


Dans la petite cour de la maison familiale d’Arooj, sa mère se rappelle les motivations qui ont poussé sa fille au métier de journaliste : “Elle a toujours aimé apprendre, elle s’est lancée à fond dans les études, tout en travaillant à côté, parfois même en m’aidant à la maison. Fonder son propre journal, c’était son rêve.”


Un rêve qui a été brisé par son entourage professionnel : “Elle avait déjà été attaquée physiquement deux fois, se souvient Tahira Begum. Une fois, elle m’a même dit qu’elle avait échappé à la mort. Je lui ai demandé de changer de travail, mais elle m’a rassurée en me disant que rien ne lui arriverait.”


Cette phrase, Arooj Iqbal l’a répétée le 23 novembre dernier. Deux jours plus tard, elle recevait une balle en pleine tête.


Le Pakistan se classe 145e sur 180 pays dans l’édition 2020 du Classement mondial de la liberté de la presse publié par RSF.