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15 juin 2021 - Mis à jour le 16 juin 2021

En Russie RSF s’inquiète de la disparition progressive des médias indépendants

Le 12 juin, le média indépendant VTimes à baisser définitivement le rideau​, un mois après avoir été inscrit sur le registre des “agents de l’étranger” par le ministère de la Justice russe. (crédit : Vtimes)
Un mois après avoir été inscrit sur le registre obligatoire des “agents de l’étranger”, le média en ligne indépendant russe, VTimes, a choisi de mettre la clé sous la porte. À l’approche des élections législatives, Reporters sans frontières (RSF) constate un affaiblissement de la presse indépendante dans le pays et demande à Vladimir Poutine de supprimer immédiatement cette loi liberticide.

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C’est le 12 juin, jour de l’indépendance de la Russie, qu’a choisi VTimes pour baisser définitivement le rideau, un mois à peine après avoir été inscrit sur le registre des “agents de l’étranger” par le ministère de la Justice russe. “Le risque pénal est trop important, tant pour la direction que pour les journalistes”, a déclaré à RSF le journaliste et cofondateur de VTimes Aleksandr Goubski. Après s'être vu imposé ce statut par les autorités, le site indépendant fondé en 2020 par d’anciens journalistes du quotidien économique Vedomosti a perdu ses annonceurs et la majeure partie de ses sources - fonctionnaires, hommes d’affaires et spécialistes -, qui craignent désormais de faire des commentaires à un “agent de l’étranger”. Vtimes est enregistré en Russie et ne perçoit pas d’argent de l’étranger. Selon Aleksandr Goubski, son inscription sur le registre s’explique par le fait que l’administrateur du site web se trouve aux Pays-Bas.


D’autres titres risquent de subir le même sort, à l’image du site d’information indépendant Meduza, basé à Riga (Lettonie). Alors que sa directrice générale, Galina Timchenko, a récemment démenti les rumeurs de fermeture, la situation n’en est pas moins critique pour le média en ligne le plus populaire de Russie. “Un nouveau mur de Berlin s’érige”, a-t-elle déclaré lors d’une interview à l’institut de recherche américain Wilson Center. En effet, les annonceurs ne souhaitent plus collaborer avec Meduza, entraînant des pertes de revenus de deux millions d’euros par mois. En l’espace de quelques semaines, le site a dû fermer ses bureaux à Riga et Moscou, contraindre les journalistes au télétravail, réduire les salaires de ses employés de 30 à 50 % et se séparer de ses pigistes. La pression est telle que huit journalistes ont quitté le média de leur propre chef, le statut “agent de l’étranger” leur faisant courir le risque de poursuites pénales et les obligeant à rédiger un rapport sur leurs dépenses de 80 pages tous les trimestres. Ceux qui restent rencontrent des difficultés à recueillir des témoignages.


La situation est tout aussi difficile pour les entités russes du média américain Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL). Déjà condamné pour avoir refusé de s’enregistrer comme “agent de l’étranger” en Russie, le média RFE/RL dont tous les comptes bancaires russes sont gelés depuis le 14 mai, est poursuivi pour “récidive” par le service fédéral de contrôle des communications, le Roskomnadzor.


“La disparition progressive de la presse indépendante du paysage médiatique russe ces dernières années et sa récente accélération sont très inquiétantes, déplore la responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF, Jeanne Cavelier. RSF demande à Vladimir Poutine et au ministère de la Justice russe de faire abroger immédiatement la loi “agent de l’étranger” qui nuit au pluralisme médiatique, étouffe et fait mourir à petit feu la presse indépendante en Russie.” 


Seule une poignée de médias indépendants réussissent à survivre malgré les pressions croissantes des autorités, à l’image du grand journal d’investigation Novaïa Gazeta, récemment touché par une attaque chimique, ou encore contraint, le 15 avril dernier, de supprimer un article mettant en cause le traitement autoritaire de la crise sanitaire par la Tchétchénie. La chaîne de télévision Dojd subit également régulièrement des tentatives d’intimidation, de même que des médias régionaux : le site d’information Fortanga dans la république caucasienne d’Ingouchie, l’hebdomadaire Tchernovik au Daghestan, l’hebdomadaire Novye Kolesa à Kaliningrad…


La loi sur les "agents de l’étranger”, promulguée fin 2017 et qui a déjà failli signer l’arrêt de mort du média d’opposition The New Times en 2018, touche l’ensemble des journalistes. Depuis fin 2020 et la promulgation d’un amendement inquiétant, le ministère de la Justice peut désormais également inscrire, sur ce registre, des journalistes et des blogueurs. Lioudmila Savitskaïa et Sergueï Markelov, de Radio Svoboda (le service russe de RFE/RL), et le rédacteur en chef du site d’information Pskovskaïa Gouberniya, Denis Kamaliaguine, sont les premiers à avoir dû se déclarer comme tels auprès du ministère, ce qui les oblige à se soumettre à des contraintes administratives extrêmement chronophages, sous peine d’une condamnation à une amende de 30 000 à 50 000 roubles (330 à 550 euros) ou à une peine allant jusqu’à deux ans de prison. Plus récemment, la rédactrice en chef de Gazeta.SPb a été condamnée à payer une amende de 4 000 roubles (45 euros) pour ne pas avoir spécifié la mention “agent de l’étranger” d’une organisation citée dans un article.


Propriétaires des médias et proches du Kremlin


Ces dernières années, le gouvernement russe s’emploie à déstabiliser les médias. Après les grandes manifestations anti-Poutine de 2012, une vingtaine de lois liberticides visant les médias traditionnels et les médias en ligne ont été votées. En 2015, une loi a été promulguée interdisant la possession de plus de 20 % des parts de médias russes par des étrangers, contraignant les fondateurs de Vedomosti - le britannique Financial Times, l’américain The Wall Street Journal et le groupe de média finlandais Sanoma - à vendre leurs titres.


C’est cette même loi qui a incité le groupe allemand Axel Springer, propriétaire de l’édition russe de Forbes, à quitter la Russie et à céder le magazine d’investigation au magnat de la publicité et de la presse glamour Alexandre Fedotov. L’homme d'affaires, qui considérait le mensuel “un peu trop politisé”, a cherché à peser sur la ligne éditoriale, entrant en conflit avec la rédaction. Rare victoire pour les journalistes russes, le titre a finalement été racheté en 2018 par un homme d’affaires daghestanais, plus respectueux de son indépendance.


Mais les batailles entre rédaction et propriétaire s’achèvent souvent dans la douleur. Ainsi en est-il du quotidien économique Kommersant, racheté par un groupe de médias détenu par l’oligarque Alisher Ousmanov, proche du Kremlin. En mai 2019, Kommersant a vu son service politique manquer de disparaître après le licenciement de deux journalistes ayant refusé de révéler leurs sources. À la pointe des enquêtes sur la corruption, le plus grand groupe médiatique indépendant de Russie, RBC, a lui aussi été vendu en 2017 à un éditeur proche du Kremlin, Grigory Berezkine, un an après que son équipe de direction a été contrainte de démissionner. L’homme a racheté, la même année, Delovoï Peterbourg, média de qualité basé à Saint-Pétersbourg, dont un membre de l’équipe éditoriale a, depuis, déploré la perte de sa ligne critique. Début juin, Berezkine a révélé qu’il avait vendu Delovoï Perterbourg au groupe de presse Izvestia, détenu par le banquier Iouri Kovaltchouk, proche de Vladimir Poutine.


Le Roskomnadzor, prédateur des médias


La figure de proue de l’audiovisuel indépendant en Russie, la radio Écho de Moscou, résiste elle aussi tant bien que mal aux pressions depuis son rachat, en 2001, par le géant des hydrocarbures Gazprom, proche du Kremlin. En avril 2018, Écho de Moscou fut l’un des premiers médias à payer une amende à cause d’un lien vers du contenu considéré comme répréhensible par le service fédéral de contrôle des communications, le Roskomnadzor, sur la base d’une loi de 2013 interdisant les jurons dans les médias.


Répertorié comme prédateur numérique de la liberté de la presse par RSF, le Roskomnadzor a pris de l'ampleur depuis l’instauration d’une liste noire de sites internet en 2012. Deux ans plus tard, il bloquait, pour la première fois fois, deux sites d’information,  les médias d’opposition grani.ru et ej.ru - une affaire qui a valu à la Russie d’être condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), qui l’a également sanctionnée pour toutes les méthodes de blocages judiciaires et extrajudiciaires utilisées dans le pays depuis huit ans.


La Russie se situe à la 150e place sur les 180 pays évalués au Classement mondial de la liberté de la presse 2021 établi par RSF.