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21 mai 2021 - Mis à jour le 11 juin 2021

Covid-19 en Inde : les journalistes des zones rurales, coincés entre le besoin d’informer et la nécessité de survivre

Des membres des familles de malades décédés du Covid-19 se recueillent au milieu d’un champ de crémation de corps humains à New Delhi, le 26 avril 2021 (photo : Jewel Samad / AFP).
Alors que la barre des 500 journalistes indiens tués par le Covid vient d’être franchie, Reporters sans frontières (RSF) lève sur le voile sur les dilemmes rencontrés par les reporters qui couvrent la pandémie dans les campagnes : le sujet, sous-documenté, les expose à de nombreux dangers.

Pas moins de 519 journalistes tués par le Covid-19 à la date du vendredi 11 juin… Jour après jour, ce chiffre, compilé par le Réseau des femmes dans les médias indiens (NWMI), ne cesse d’augmenter. 


Surtout, il révèle, selon les calculs de RSF, que près d’un tiers des journalistes décédés des suites du coronavirus dans le monde sont indiens - plusieurs organisations internationales estimant à environ 1 500 le nombre global de reporters morts du Covid-19 début juin.


L’ampleur de ce chiffre s’explique, notamment, par la gravité de la seconde vague de la pandémie de coronavirus qui touche l’ensemble de la société indienne depuis plus de deux mois. Selon l’Institute of Perception Studies (IPS), chaque jour du mois d’avril, on comptait trois journalistes décédés. Cette valeur est passée à quatre tués par jour depuis mai.


Dans près de trois quart des cas, il est avéré que les journalistes sont décédés du coronavirus après qu’ils l’eurent attrapé en reportage. Or, ce pourcentage pourrait être sous-évalué, dans la mesure où l’on manque de données sur la situation des reporters qui couvrent la pandémie dans les zones rurales et périurbaines et où ils sont particulièrement exposés, et peu protégés. De fait, fin mai, plus de deux tiers des journalistes morts du Covid-19 travaillaient dans ces zones périphériques.  


Dilemne


Et si, depuis le début du mois de juin, plusieurs mégapoles du pays, comme New Delhi et Bombay, enregistrent un ralentissement du nombre de contaminations, les zones rurales ne connaissent pas de répit - à l’instar des reporters qui y travaillent, et tentent de s’en faire l’écho.


“Selon les chiffres compilés par RSF, il apparaît clair que les journalistes indiens ont payé un prix particulièrement élevé durant la crise humanitaire qui frappe le pays depuis plus de deux mois, déclare le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard.


“Mais la situation est devenue autrement plus préoccupante pour ceux qui sont en première ligne, dans les zones rurales, et qui sont placés devant un dilemme apparemment indépassable : il est de leur devoir de journaliste de couvrir cette vague de Covid-19 dans les campagnes, qui reste sous-documentée ; mais, en même temps, il est de leur devoir de citoyen de se protéger et de protéger la population de la propagation du coronavirus, en évitant les mêmes zones de contamination.”


Pour répondre à cette situation, certains organes de presse ont dû prendre les devants. “Au début de la première vague, on laissait tous nos reporters aller sur le terrain, se souvient Kavita Devi, cofondatrice et directrice de Khabar Lahariya (KL), un média composé exclusivement de femmes journalistes issues de zones rurales. Mais avec l'augmentation du taux de mortalité et l'apparition des pénuries d’oxygène, nous avons réalisé que nous devions protéger nos équipes, et nous avons par conséquent mis au point un protocole."


Sentiment de détresse


Celui-ci a d’abord consisté à organiser des réunions régulières avec la vingtaine de reporters que compte le média, afin de faire le point sur les mesures de protection et les mises en quarantaine. “Nous avons eu tellement peur qu’elles attrapent le covid en reportage que nous avons réparti les emploi du temps de sorte que personne ne passe plus d’un jour par semaine sur le terrain, poursuit Kavita Devi. Et quand nous sortons, nous portons des doubles couches de masques, de gants et de visières.”


Malgré tout, une majorité des journalistes de KL ont ressenti des symptômes. “Il nous a été impossible de savoir où nous avons attrapé le virus, confie la directrice du média. Mais souvent, là où l’une ou l’autre d’entre nous s’était rendue avant de se sentir malade, on a enregistré la mort par covid de deux ou trois confrères d’autres médias.”


Interrogé par RSF, Alok Pandey, correspondant de la chaîne NDTV dans l’Etat rural de l’Uttar Pradesh, en Inde du nord, confirme le sentiment de grande détresse qui l’assaille lorsqu’il doit couvrir la crise pandémique. “C’est une période absolument déchirante pour nous tous, mais je pense que c’est d’autant plus compliqué pour les reporters de terrain, dans le contexte de cette hausse exponentielle des cas durant la seconde vague, explique-t-il.


“Une source d’inquiétude supplémentaire concerne notre proximité avec notre famille et nos parents ; leur santé est quelque chose que l’on garde toujours dans un coin de notre esprit. Mais il est aussi capital de couvrir cette crise à grande échelle qui traverse notre pays. Il est très difficile de trouver cet équilibre entre notre métier d’une part, et, d’autre part, notre sécurité et celle de ceux que l’on aime.”


De fait, la situation pandémique dans les zones rurales, aussi grave soit-elle, n’est quasiment pas couverte par les grands médias. “Même les correspondants en charge d’un district n’osent pas se rendre dans les villages gravement touchés, note Kavita Devi. Alors les reporters des médias nationaux…”


Difficultés accrues


Pour pallier ce manque, la journaliste Jigyasa Mishra, qui travaille pour les Archives populaires de l’Inde rurale (People’s Archive of Rural India, PARI), a visité des centaines de villages en sillonnant les campagnes reculées des provinces septentrionales du Bihar, de l’Uttar Pradesh et de l’Uttarakhand. Comme elle l’a confié à RSF, le manque d'infrastructure, lié aux mesures de confinement, est la première difficulté : “Dans la plupart des cas, on ne trouve pas de solution d'hébergement, et il n'existe pas de transport collectif.” 


Ainsi, la journaliste se souvient avoir parcouru 400 km sur un petit deux-roues pour recueillir le point de vue officiel des autorités sur un problème sanitaire qu’elle avait relevé dans un village. Dans ces conditions, les difficultés habituelles que rencontrent les journalistes en Inde, sont extrêmement accrues. “Me retrouver toute seule, sur des routes désertes et non éclairées, m’a naturellement exposée à des risques accrus de violences sexuelles”, explique Jigyasa Mishra. 


Autant de risques qui, à terme, dans le contexte de la pandémie, peuvent avoir un coût exorbitant : “En raison de tous ces voyages que j’ai effectués [dans les campagnes], quand mon mari est tombé malade du coronavirus, je n’ai pas pu m'empêcher de me demander, avec un fort sentiment de culpabilité, si c’était de ma faute.”  


Le travail des reporters de terrain en Inde est d’autant plus indispensable que les autorités centrales tendent à minimiser les chiffres officiels. Comme RSF l’a révélé dès le mois d’avril, le gouvernement du Premier ministre Narendra Modi exige régulièrement que Facebook, Instagram et Twitter suppriment plusieurs centaines de messages consacrés à la situation sanitaire, dont de nombreuses données étayées par des journalistes. 


L’Inde se situe à la 142e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2021 par RSF.