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17 juillet 2018

Corruption : les enquêtes impossibles de la Turquie d'Erdoğan

Crédit : ICIJ
Plusieurs journalistes d’investigation comparaissent cette semaine en Turquie pour leurs révélations sur les “Paradise Papers”. Sur fond de purge massive, une poignée de médias indépendants persistent encore à enquêter sur la corruption. A leurs risques et périls.

Pour avoir évoqué un retentissant procès de presse lié aux “Paradise Papers”, Reporters sans frontières (RSF) est à son tour visée par la censure. Le 3 juillet, un tribunal d’Istanbul a ordonné le blocage d’un tweet de l’organisation, qui annonçait le procès intenté au journal Cumhuriyet par le puissant gendre du président Erdoğan, Berat Albayrak, récemment nommé ministre des Finances. Ce dernier n’avait pas apprécié les allégations de placements offshore publiées par le quotidien indépendant, membre du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), dans le cadre de l’enquête sur les “Paradise Papers”.


“Que la censure s’abatte même sur l’annonce d’un procès et la solidarité de la société civile, voilà qui démontre à quel point la corruption est un sujet tabou en Turquie, déclare Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’est et Asie centrale de RSF. Si les procès politiques tiennent souvent le haut de l’affiche, le journalisme d’investigation est lui aussi persécuté. Nous exhortons les autorités turques à cesser de le désigner comme une activité ‘destructrice’ et ‘anti-patriotique’ et à le protéger au nom du bien commun.”


Les “Paradise Papers” en procès cette semaine


Les journalistes de Cumhuriyet poursuivis par le ministre des Finances, Pelin Ünker et Orhan Erinç, comparaîtront aussi le 17 juillet dans un procès intenté par la famille de l’ancien Premier ministre Binali Yıldırım. Ils risquent jusqu’à 500 000 livres turques (près de 90 000 euros) de dommages et intérêts dans cette affaire.


En novembre 2017, Cumhuriyet avait révélé que les deux fils de Binali Yıldırım étaient les principaux bénéficiaires de cinq sociétés maritimes enregistrées à Malte à des fins d’optimisation fiscale. Sans démentir ces informations, la famille a attaqué le journal en diffamation, l’accusant de vouloir “créer une perception fausse et partiale auprès de l’opinion publique”. Une condamnation rendrait encore plus précaire la survie de Cumhuriyet, confronté à d’importantes difficultés économiques et toujours en procès pour “soutien à des organisations terroristes”.


C’est la couverture de ces mêmes révélations qui vaut à l’ancienne rédactrice en chef du quotidien de gauche Evrensel, Çağrı Sarı, de comparaître devant la justice le 19 juillet avec le caricaturiste Sefer Selvi. Le dessin incriminé tournait en dérision une des affirmations récurrentes de Binali Yıldırım : “j’ai toujours tenu mes fils à distances des affaires de l’Etat”. Les deux journalistes encourent 40 000 livres turques (environ 7000 euros) de dommages et intérêts.


Le journalisme d’investigation, un métier à haut risque


Çağrı Sarı risque également six ans de prison pour avoir couvert les révélations des “Paradise Papers” sur le gendre du président Erdoğan et sa famille. “Comme de nombreux citoyens, je gagne le salaire minimum mais je m’acquitte de mes impôts, déclarait Çağrı Sarı lors de la dernière audience de ce procès, observée par le représentant de RSF en Turquie, Erol Önderoğlu, le 13 juin. Je ne vois pas pourquoi des dirigeants de ce pays pourraient s’exonérer de cette obligation et se livrer à de l’évasion fiscale. 95% des médias n’abordent pas ces questions. La justice attend-t-elle la même chose de notre part ? Il en est pas question !” Le verdict est attendu le 25 septembre prochain.

 

Çiğdem Toker est une autre habituée des palais de justice. La journaliste, qui a rejoint Cumhuriyet en 2013 lorsque le journal Akşam a été placé sous la tutelle des autorités, s’impose aujourd’hui comme une des grandes figures de l’investigation en Turquie. Elle n’hésite pas à examiner les chantiers érigés en symboles de la prospérité par le gouvernement, comme la construction du troisième aéroport d’Istanbul.


Elle encourt aujourd’hui 3 millions de livres turques (530 000€) de dommages et intérêts dans le cadre de deux procès, pour avoir mis en cause des marchés présumés truqués. Çiğdem Toker avait établi qu’un même groupe, sans être le mieux offrant, remportait systématiquement de nombreux appels d’offres, depuis le métro d’Istanbul jusqu’à de juteux contrats d’exportation de tomates. RSF a fait le déplacement à Ankara, le 19 juin, pour l’ouverture de son procès, qui reprendra à la fin de l’année 2018.


La corruption est un sujet particulièrement sensible en Turquie depuis qu’un vaste scandale a fait vaciller le gouvernement en décembre 2013. Des révélations que les autorités décrivent comme une première manoeuvre de déstabilisation ourdie par la confrérie Gülen avant la tentative de putsch de juillet 2016. Déjà très préoccupante, la situation des médias est devenue critique après le coup d’Etat raté : près de 150 médias ont été fermés, les procès de masse se succèdent et le pays détient le record mondial du nombre de professionnels des médias emprisonnés. La Turquie occupe la 157e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2018 par RSF.