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5 septembre 2017

Corée du Sud: RSF réclame des garanties d’indépendance pour les médias public

Les syndicats de deux grands groupes de télévision publique sud-coréens, en grève générale, réclament la fin des interventions politiques et du harcèlement des journalistes. Reporters sans frontières (RSF) enjoint les autorités sud-coréennes à garantir l’indépendance rédactionnelle des médias publics.

Pour la première fois depuis 2012, une importante grève affecte le secteur audiovisuel public sud-coréen. Lundi dernier, quelque 2 000 employés du groupe de télévision publique Munhwa Broadcasting Corporation (MBC) ont cessé le travail, suivis plus tard dans la journée de 1 800 employés d’un autre groupe public, Korean Broadcasting System (KBS). Les syndicats réclament la démission des conseils d’administration et de leurs présidents, ainsi qu’une réforme garantissant la fin des parachutages et des pressions sur les journalistes.


Les désaccords entre les journalistes et les dirigeants de l’audiovisuel public de Corée du Sud ne sont pas nouveau. Le secteur est victime d’interventions politiques constantes, facilitées par une réglementation complaisante qui donne à l’exécutif la haute main sur la nomination des administrateurs des groupes publics. Le résultat a été désastreux. Dans le classement mondial RSF de la liberté de la presse, la Corée du Sud, onzième puissance économique mondiale, est passée du 31e rang en 2006… au 63e rang cette année.


“Il est grand temps de mettre un point final à une décennie noire de harcèlement des journalistes, déclare Cédric Alviani, directeur du bureau Asie de l’Est de RSF. Les autorités sud-coréennes doivent agir sans délai pour répondre aux demandes légitimes des journalistes de travailler sans pression afin de garantir l’indépendance rédactionnelle des médias publics. ”


Une décennie d’ingérences et de harcèlement


Après son élection en 2008, le président Lee Myung-bak a placé systématiquement ses fidèles aux postes-clés des groupes MBC et KBS, des chaînes satellite SKY LIFE et YTN (Yonhap Television News), de l’agence publicitaire Korea Broadcasting Advertising Corporation et du groupe anglophone Arirang TV, contraignant leurs journalistes à relayer sa communication politique.


Suivant son exemple, la présidente Park Geun-Hye, élue en 2012 et destituée en 2016 pour corruption, a utilisé son influence sur les médias pour minimiser sa responsabilité dans le bilan du naufrage du ferry Sewol, qui a fait 304 morts, et pour dénigrer les accusations de trafic d’influence qui la concernaient. Ces interventions répétées ont créé une ambiance détestable dans les groupes publics, dont l’agenda a été ponctuée de brimades envers les journalistes, de démissions et de grèves.


Les programmes d’investigation en ligne de mire


Les dirigeants “parachutés” qui se sont succédés se sont particulièrement acharné sur les émissions d’investigation telles que PD Notebook, 2580 ou News Desk, devenus le symbole de la lutte contre les interventions du pouvoir. En 2008, c’est PD Notebook qui a mis le feu aux poudres en diffusant une enquête dénonçant la complaisance des autorités vis à vis de la filière bovine américaine, en pleine crise de la vache folle. Ce programme avait contribué à déclencher d’importantes manifestations anti-gouvernement.


Les journalistes et producteurs concernés ont été l’objet de mesures disciplinaires. Quatre d’entre-eux ont même été arrêtés et poursuivis en diffamation, avant d’être innocentés par la Cour Suprême en 2011. Dans toutes les rédactions, les journalistes ont dû se mobiliser pour éviter que passent à la trappe des enquêtes critiques vis à vis de l’exécutif, comme celle qui dénonçait un projet d’aménagement fluvial controversé ou une autre traitant de l’ingérence des services secrets dans la campagne présidentielle.


Récemment, la direction de MBC a changé de stratégie vis à vis de PD Notebook, poussant l’émission à se recentrer sur les faits divers au détriment des enquêtes incisives. Une manière efficace brider la liberté de ton des producteurs, tout en se protégeant des critiques qu’aurait provoqué la suppression pure et simple du programme.


Logiciels espion et liste noire


Dans son bras de fer avec les journalistes, la direction de MBC a utilisé tous les moyens à sa portée: menaces pour faire cesser les enquêtes, déprogrammations, licenciements disciplinaires et mises au placard (un certain nombre ont depuis été invalidés par la justice). Pour mater les grévistes, elle a même sorti de sa manche des méthodes illégales: enregistrements clandestins, logiciel espion, listes noires. L’actuel président de MBC, Kim Jang Kyeom, est d’ailleurs sous le coup d’une enquête, soupçonné de violations graves du droit du travail.


Les grévistes attendent beaucoup du nouveau président de la République Moon Jae-in, ancien avocat et militant des droits de l’homme élu à la magistrature suprême en juin dernier. En juillet dernier, le jour de la visite en Corée du Sud d’une délégation de RSF, son comité de transition avait pris l’engagement de faire remonter la Corée à la 30e place dans le classement RSF de la liberté de la presse d’ici la fin de son mandat.