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6 janvier 2020 - Mis à jour le 8 janvier 2020

Cinq ans après la tragédie de Charlie Hebdo, RSF et deux rapporteurs spéciaux de l’ONU appellent les Etats à protéger les journalistes face à l’intolérance religieuse

Richard Malka et Christophe Deloire - conférence de presse pour les 5 ans de Charlie Hebdo
A la veille du cinquième anniversaire des attentats perpétrés contre Charlie Hebdo, Reporters sans frontières (RSF) et les rapporteurs spéciaux de l’ONU Ahmed Shaheed et David Kaye, respectivement en charge de la liberté de religion ou de conviction, et de la liberté d’opinion et d’expression, ont appelé les organisations internationales et les Etats à protéger les journalistes face à l’intolérance religieuse.

 Lors d’une conférence de presse organisée à Paris le 6 janvier 2020, à l’occasion du cinquième anniversaire de l’attentat contre Charlie Hebdo, qui a provoqué la mort de douze personnes dont huit membres de la rédaction, Reporters sans frontières (RSF) et deux rapporteurs spéciaux de l’ONU ont lancé un appel solennel aux côtés de Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, et de Elizabeth O’Casey, directrice du plaidoyer de Humanists International.

 

Le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire, le rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté de religion ou de conviction, Ahmed Shaheed, le rapporteur spécial sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression, David Kaye (qui est intervenu depuis la Californie), ont dénoncé la montée de l’intolérance religieuse et des propos de haine en général, à l’origine de violations institutionnelles des droits des journalistes et de menaces physiques contre eux. Ils ont rappelé le lien intime entre la liberté de religion et de croyance d’une part, la liberté d’opinion et d’expression d’autre part, établi par le Plan d’action de Rabat lancé en 2012, à l’initiative, le Haut Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU.

 

Christophe Deloire, Ahmed Shaheed et David Kaye ont lancé un appel solennel à ce que les questions relatives à l’intolérance religieuse soient inscrites dans les initiatives normatives et les actions internationales pour la protection des journalistes. Cette volonté implique la dépénalisation du “blasphème” dans les Etats membres de l’ONU, sur la base des commentaires du Comité des droits de l’Homme de l’ONU et du plan d’action de Rabat , l’introduction de cette problématique dans les prochaines résolutions onusiennes sur la protection des journalistes, et un travail particulier sur la question dans le cadre du plan d’action contre les discours de haine lancé par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, en juin 2019.

 

Cinq ans après l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, les orateurs ont déploré que “les leçons de l’attaque contre Charlie Hebdo n’ont pas été tirées” : “Nous rappelons aux chefs d’Etat et de gouvernement, notamment ceux qui ont défilé dans les rues de Paris le 11 janvier 2015 contre le terrorisme et pour la liberté d’expression, l’importance de protéger les journalistes et les dessinateurs, bien entendu, mais aussi de protéger leur droit à la critique des systèmes de pensée”.

 

Les résolutions de l’ONU sur la protection des journalistes, qu’elles aient été adoptées par le Conseil de sécurité, l’Assemblée générale ou le Conseil des droits de l’homme, ne mentionnent pas une seule fois la question du danger que représente l’intolérance religieuse pour les journalistes, a déclaré Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. Qu’il s’agisse d’un oubli ou d’une omission volontaire, cette absence de référence à l’une des plus graves menaces pour le journalisme doit être réparée afin de susciter une mobilisation internationale.”

 

 “Le blasphème est à la source des droits de l'homme et je ne crois pas qu'il puisse y avoir de démocratie ni de droits de l'homme sans exercice du blasphème, a déclaré Richard Malka, l’avocat de Charlie hebdo qui s'est inquiété,, cinq après l’attaque contre l’hebdomadaire, de voir la peur gagner du terrain.”Qui ose encore critiquer les religions ? s’est interrogé l’avocat avant d’ajouter que ”la reconnaissance du droit au blasphème et l’exercice du droit au blasphème sont nécessaires.” 

 

Cinq ans plus tard, malheureusement, tout semble indiquer que nous ne sommes pas aussi engagés en faveur de la liberté d’expression que nous le clamions juste après les attaques, a déclaré  Ahmed Shaheed, le rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté de religion ou de conviction. Il faut faire en sorte de lever ces restrictions à la liberté d’expression et particulièrement dans les pays où ces lois sont utilisées de façon récurrente et extrêmement stricte”.

 

“La possibilité de débattre ne devrait pas seulement être l’apanage des sociétés démocratiques” a déclaré David Kaye, le rapporteur spécial sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression avant de regretter “que les lois anti blasphème soient utilisées dans certaines parties du monde comme un moyen de renforcer les menaces."

 

“À la veille du cinquième anniversaire de l’attaque contre Charlie Hebdo -une attaque contre la dissidence, contre la liberté d'expression, la critique est nécessaire, a déclaré Elizabeth O’Casey, directrice du plaidoyer de Humanists International. Remettre en question, nier, ou même se moquer des idées, qu'elles soient religieuses ou autres, n'est pas seulement un droit de l'homme, il est essentiel pour le progrès de la société, a t-elle ajouté.

 

            Le 5 novembre 2018, une Commission internationale créée à l’initiative de RSF et composée de 25 personnalités, parmi lesquelles les lauréats du prix Nobel Shirin Ebadi, Mario Vargas Llosa, Amartya Sen et Joseph Stiglitz, publiait la Déclaration sur l’information et la démocratie, qui a inspiré un Partenariat international signé par 30 Etats en septembre 2019 en marge de l’Assemblée générale de l’ONU. La Déclaration internationale précisait : “La liberté d’expression est le droit fondamental des individus de s’exprimer. Conformément aux standards internationaux de la liberté d’expression, et en considération des droits et de la réputation d’autrui, ce droit comprend celui de critiquer les systèmes de pensée. Il ne saurait être entravé ou limité par les croyances ou les sensibilités d’autrui”.


 

Dépénalisation du blasphème depuis 2015 : des avancées largement insuffisantes

 

Depuis la manifestation du 11 janvier 2015 à Paris, à laquelle 56 chefs d’Etat, de gouvernement et d’institutions internationales avaient pris part pour afficher leur mobilisation en faveur de la liberté d’expression et contre le terrorisme, le mouvement international de dépénalisation du blasphème a été insuffisant. Après des années de combat diplomatique sur la question de la “diffamation des religions”, la résolution 16/18 du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, adoptée le 24 mars 2011, avait engagé tous les Etats à lutter contre l’intolérance religieuse en promouvant les droits à la liberté d’expression, à la liberté de religion ou de conviction et à la non-discrimination, lesquels sont des droits interdépendants qui se renforcent mutuellement. Un processus international a été lancé à Istanbul en 2011 et un plan d’action à Rabat en 2012.

 

Le bilan de ces initiatives est malheureusement très maigre. Selon le rapport The freedom of Thought de l’organisation Humanists International, huit pays ont retiré la notion de “blasphème” de leur cadre juridique depuis 2015, mais la loi continue de punir le “blasphème” dans 68 autres pays. Les sanctions juridiques pour ces transgressions varient de l’amende à la peine de mort. Des châtiments corporels sont prévus en Arabie Saoudite et des peines d’emprisonnement en Egypte. Ceux qui sont poursuivis pour blasphème risquent la peine capitale dans six pays au total (Somalie, Mauritanie, Brunei, Pakistan, Iran, Afghanistan).

L’apostasie, dont journalistes et dessinateurs peuvent aussi être accusés, est juridiquement condamnable dans 18 pays. Dans douze d’entre eux, les “apostats” ’encourent la peine de mort. 


 

A rebours de la résolution de mars 2011, certaines législations anti-blasphème ont même été renforcées. A Brunéi, le nouveau code pénal, adopté en 2019, prévoit des châtiments corporels et la peine de mort pour blasphème, apostasie, mais aussi pour homosexualité et adultère. En Mauritanie, l’article 306 du Code pénal a été remplacé par de nouvelles dispositions qui prévoient la peine de mort systématique en cas de “propos blasphématoires” et d’apostasie.

 

C’est sur le continent européen que le processus de “dépénalisation du blasphème” a été entrepris le plus largement depuis 2015. Alors que le processus était engagé depuis 2009 en Norvège, il aura fallu attendre l’attentat contre Charlie Hebdo pour que le pays abolisse sa loi sur le blasphème. En Islande, le parti Pirate a obtenu gain de cause en juillet 2015. Pendant le scrutin, les trois parlementaires du parti s’étaient présentés à tour de rôle à la tribune pour prononcer la phrase : « Je suis Charlie ». En France, où le délit de blasphème n’existe plus depuis 1881, il subsistait en Alsace Moselle, mais y a été abrogé en 2017. Six autres pays ont aboli leur loi sur le blasphème depuis 2015. Malte en 2016, le Danemark en 2017, et l’Irlande par  référendum en 2018. En 2019, trois pays ont suivi la même voie : le Canada en février, la Nouvelle-Zélande en mars et la Grèce en juillet.

 

Si le délit de blasphème stricto sensu tend à disparaître en Europe, l’insulte aux croyances religieuses ou l’atteinte aux sentiments des croyants demeurent punissables dans un certain nombre de pays. La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) elle-même a rendu une décision contestable en validant la condamnation pour blasphème d’une personnalité autrichienne d’extrême droite, au motif de l’emploi d’un qualificatif peu amène contre le prophète Mahomet. Cette jurisprudence laissera-t-elle la place aux caricatures des prophètes ? Pourrait-elle être retournée contre Charlie Hebdo ? La question est malheureusement ouverte.

 

 

Un carcan religieux enserre l’information

 

Alors que le vendredi 9 janvier 2015, le monde entier avait les yeux braqués sur la traque des assassins de Charlie, à plusieurs milliers de kilomètres de là, l’Arabie saoudite, qui avait dénoncé l’attentat perpétré contre le journal satirique, punissait de cinquante coups de fouet Raif Badawi, un blogueur de 31 ans qui ne faisait qu’exercer sa liberté d’opinion et d’expression... Le jeune homme avait été condamné en novembre 2014 à dix ans de prison et 1000 coups de fouets pour apostasie et insultes à l’Islam alors qu’il discutait sur son blog de la laïcité. Malgré le soutien de nombreux pays, Raif Badawi est toujours en détention.

 

Reproduire la caricature de Mahomet, la larme à l’oeil et tenant une pancarte “je suis Charlie”, a valu à deux journalistes turcs, Hikmet Cetinkaya et Ceyda Karan, éditorialistes du quotidien Cumhurriyet d’être condamnés à deux ans de prison, en 2016, pour “incitation à la haine” et “insultes aux valeurs religieuses”. Les journalistes attendent toujours que leur dossier soit jugé en appel.

 

En octobre 2013, le blogueur égyptien Shérif Gaber, est emprisonné pour « diffusion d’idées athées par internet ». Lors de son procès en 2015, il sera reconnu coupable “d’apologie de l’athéisme” et condamné à un an de prison ferme. Autorisé à faire appel de la décision sous réserve de verser une importante somme d’argent, il choisira de se cacher afin de ne pas avoir à subir la condamnation.. En janvier 2019, il publie une vidéo sur sa chaîne YouTube intitulée “Aidez-moi à quitter l’Egypte”.

 

Arrêté le 18 avril 2017, torturé pendant deux semaines, un blogueur critique au Bangladesh, Limon Fakir, a été inculpé en vertu du célèbre article 57 de la loi sur les Technologies de l’information et des communication, outil régulièrement utilisé pour museler journalistes et blogueurs dans ce pays. Il est accusé de “propos diffamatoires contre le Prophète” et risque jusqu’à quatorze ans de prison. Un autre blogueur bengalais, Asas Noor, a été emprisonné en janvier 2018 pour avoir publié des articles jugés critiques envers l’islam et risque lui aussi jusqu’à quatorze ans de prison. Réfugié en Inde, il attend encore son jugement.   

 

Depuis 1979, des centaines d’intellectuels, notamment journalistes et journalistes-citoyens ont été arrêtés, condamnés et emprisonnés ou mêmes exécutés en Iran pour avoir insulté “les sacrés de l'islam, les imams saints chiites et le Coran”.  Le cas du photographe iranien Soheil Arabi, lauréat du prix RSF 2017 dans la catégorie journaliste-citoyen, arrêté fin 2013 à Téhéran et  maintenu pendant des mois à l’isolement, illustre la férocité de cette répression. Ils sont aujourd’hui une dizaine de journalistes en détention,  poursuivis ou condamnés pour avoir blasphémé.


Dans ce contexte, la libération du blogueur mauritanien Mohamed Cheikh Ould Mohamed Mkhaïtir en juillet 2019  condamné à mort le 24 décembre 2015 et incarcéré plus de cinq ans pour apostasie et outrage au prophète Mahomet est apparue comme une lueur d’espoir pour d’autres victimes et ceux qui, comme RSF, qui l’ont accompagné pendant son calvaire de près de six années.

 

 

Les violences d’individus ou de groupes armés

 

Cinq ans après l’attentat contre Charlie Hebdo, la menace contre ceux qui parlent et rient de la religion n’a pas faibli : elle est même amplifiée par l’écho qu’elle trouve sur les réseaux sociaux. Finalement, les journalistes sont confrontés soit aux législations des Etats, soit aux menaces des groupes armés, soit aux deux.

 

En Inde, la journaliste de The Hindu Swathi Vadlamudi est poursuivie depuis le 10 avril 2018 pour « atteinte aux sentiments religieux » en vertu du Code pénal. Son crime ? Avoir publié un dessin représentant deux divinités hindoues. Mais la journaliste fait aussi l’objet d’une campagne de diffamation en ligne et de menaces de morts répétées. Ses harceleurs ont prédit qu’elle subirait le même sort que Gauri Lankesh, rédactrice en chef du journal Lankesh Patrike, tuée par balles en 2017, probablement par des nationalistes hindous.

 

La situation est au moins aussi terrible au Bangladesh. Des appels à la pendaison publique ont été proférés récemment contre Shyamal Dutta rédacteur en chef du quotidien Bhorer Kagaj, et son équipe. Depuis 2013, une série de meurtres de blogueurs athés ensanglante le pays. Ahmed Rajib Haider a été poignardé à mort par des militants le 15 février 2013 après avoir mis en ligne des commentaires sur le fondamentalisme religieux. En 2015, quatre blogueurs ont été assassinés par des groupes fondamentalistes. Le fondateur du site d’information Mukto-mona, Avijit Roy, le blogueur  Washiqur Rahman, le journaliste-citoyen Ananta Bijoy Das et le net-reporter Niloy Neel, étaient tous connus pour leurs articles en faveur de la tolérance, de la liberté d’expression et de pensée. Le 6 avril 2016, c’est le jeune journaliste-citoyen Nazim Uddin Samad qui a été abattu pour ses écrits en faveur de la laïcité . Les enquêtes restent au point mort et aucune n’ont mené à des condamnations. En 2018, c’est le blogueur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire Amader Bikrampur, Shahzahan Bachchu qui a été froidement abattu par balles. Fervent défenseur de la tolérance religieuse, il était menacé par les groupes djihadistes et les fondamentalistes musulmans

 

Au Pakistan, les allégations de blasphème à l’encontre d’un étudiant de 23 ans en journalisme ont pris une tournure particulièrement tragique en avril 2017. Mashal Khan a été assassiné en plein jour, battu à mort par une foule alors qu’il se promenait sur le campus. Après un débat sur la religion, il avait été été accusé par ses camarades de classe d'avoir insulté l'islam. Les vidéos du meurtre circulent sur les réseaux sociaux et montrent un style de lynchage et de “justice polaire” souvent associé à des groupes islamistes contre les Talibans ou l’Etat islamique.

 

En Jordanie, le journaliste chrétien Nahed Hattar a été tué par balles le 25 septembre 2016. Emprisonné dans les années 1980 par la roi Hussein pour ces écrits contre la monarchie hachémite, il avait aussi échappé de peu à une tentative d’assassinat en 1988. C’est la publication sur Facebook d’un dessin moquant la vision de Dieu et du paradis par les djihadistes de l’Etat islamique qui lui vaudra d’être lâchement abattu.

 

Même en France, des journalistes sont obligés de vivre sous protection du fait des menaces liées à l’intolérance religieuse. A commencer par ceux de Charlie, qui anciens ou actuels salariés de la rédaction, sont encore sous intense protection policière cinq plus tard. Des menaces persistantes qui ont un coût très lourd alors que l’hebdomadaire satirique, tout en faisant face à des dépenses de plus en plus importantes pour assurer sa sécurité, a perdu l’essentiel des lecteurs gagnés après les attentats.

 

Les anciens ne sont pas épargnés par les menaces. L’ancien directeur Philippe Val se déplace depuis dix ans sous escorte policière, depuis qu’en 2006 il a pris l’initiative de publier les fameuses caricatures de Mahomet. S’il ne fait plus partie de l’hebdomadaire depuis 2009, il reste une cible prioritaire des mouvements fondamentalistes. L’ancienne journaliste de Charlie Hebdo Zineb el Rhazaoui a vu sa sécurité de nouveau renforcée en décembre. Elle reçoit encore aujourd’hui des menaces de mort , d’appels à la violence et au viol ainsi que de nombreuses insultes de la part d’intégristes