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5 mars 2019 - Mis à jour le 6 mars 2019

Chantage aux annonces publicitaires : les autorités indiennes tentent de faire pression sur deux quotidiens cachemiris

Un citoyen cachemiri lit un journal sur un banc de Srinagar, le 28 février 2019, au lendemain d’affrontements aériens entre l’Inde et le Pakistan. La libre circulation d’informations indépendantes est une condition indispensable à l’apaisement des tensions (Photo : Tauseef Mustafa / AFP).
Deux importants quotidiens de la vallée du Cachemire, au nord de l’Inde, voient leur viabilité financière sérieusement remise en cause depuis que les autorités ont décidé de couper toute annonce publicitaire. Reporters sans frontières (RSF) exige que toutes les publications cachemiries soient traitées équitablement par le gouvernement, lequel doit par conséquent rétablir ses annonces.


Plus de deux semaines sous perfusion. La viabilité financière de deux des principaux quotidiens anglophones de la vallée, le Greater Kashmir et le Kashmir Reader, est gravement mise en péril depuis que le gouvernement de l’Etat du Jammu-et-Cachemire a décidé, le 16 février dernier, de leur retirer toute annonce publicitaire. Dans une économie où le secteur privé est encore balbutiant, les médias du Cachemire dépendent directement des fonds issus des annonces officielles commandés par les autorités. A ce jour, aucune justification n’a été fournie pour expliquer cette décision.


“Cibler ainsi deux publications, de façon parfaitement arbitraire, relève clairement d’une grossière tentative d’intimidation, déplore Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Les autorités n’ont pas à faire pression sur les organes de presse qui leur déplaisent pour leur imposer leur propre version des faits. Dans un contexte de montée des tensions autour de la situation dans la vallée du Cachemire, il est absolument crucial que les journaux puissent publier leurs informations en toute indépendance - la liberté de la presse étant justement une condition indispensable à l’apaisement des tensions.”


“Immenses implications financières”


Interrogé par RSF, le rédacteur en chef du Kashmir Reader, Haji Hayat Mohammad Bhat, estime que le décision de couper les recettes publicitaires a déjà eu “d’immenses implications financières” pour les revenus des deux publications : “Au moins aimerions-nous que les autorités nous disent pourquoi elles ont suspendu leurs annonces”, regrette-t-il.


De son côté, le directeur de la publication du Greater Kashmir, Rashid Makhdoomi, a expliqué à RSF qu’il s’agit clairement d’une “mesure destinée à contraindre les médias libres”. “Tout ce qu’on nous a dit, c’est que les ordres de suspension viennent d’en-haut. Mais on aimerait bien savoir qui, en-haut, a décidé de cesser toute annonce publicitaire.”


Et Rashid Makhdoomi de rappeler que, dès 2008, le Directoire des annonces et des publicités visuelles (Directorate of Advertising and Visual Publicity), qui dépend du gouvernement central, avait décidé de couper tout subside au Greater Kashmir - quand bien même il s’agit du quotidien le plus lu dans la vallée, et dont la seule page Facebook compte plus de deux millions d’abonnés.


Victime collatérale


Dans le cas de la suspension actuelle, la décision prise par le gouverneur de l’Etat du Jammu-et-Cachemire ferait référence à une directive envoyée en octobre 2017 par le ministère indien de l’Intérieur. Selon l’Hindustan Times, qui s’en est procuré une copie, ce courrier énumère une série de publications cachemiries dont les contenus “présenteraient de façon favorable des éléments terroristes ou antinationaux”, et recommande de leur couper tout subside publicitaire. Or, l’ordre de suspendre les annonces dans le Greater Kashmir et le Kashmir Reader a été prononcé deux jours après l’attentat de Pulwama, du nom d’un district de l’ouest du Cachemire où 46 paramilitaires indiens ont été tués par un membre d’un groupe terroriste pakistanais, le 14 février.


La liberté de la presse est depuis plus de deux ans l’une des principales victimes collatérales de la montée des tensions dans la vallée du Cachemire. Arrêté le 24 août dernier, le journaliste Aasif Sultan croupit en prison pour un article qu’il avait rédigé pour le mensuel Kashmir Narrator. Ses audiences sont régulièrement reportées, comme celle du 15 février dernier.


Le 26 janvier janvier, plusieurs reporters dûment accrédités ont été arbitrairement empêchés de couvrir les célébrations du 70e Jour de la République, l’une des trois fêtes nationales indiennes, à Srinagar, la capitale régionale. Une semaine plus tôt, RSF avait dénoncé le comportement de certains membres des forces de l’ordre qui avait délibérément visé quatre photoreporters avec des fusils à billes de plomb. En juin 2018, le rédacteur en chef du célèbre quotidien Rising Kashmir Shujaat Bukhari était assassiné par balles à Srinagar.


Affectée, entre autres, par la situation des journalistes au Cachemire, la position de l’Inde dans le Classement mondial de la liberté de la presse stagne à la 138e place sur 180 pays.