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22 décembre 2020

Brésil : procès en diffamation contre un journaliste et deux médias ayant couvert une affaire de viol

Reporters sans frontières (RSF) condamne les poursuites pour diffamation engagées contre deux médias et un journaliste brésiliens ayant rendu compte, lors d’un procès pour viol, de l’agression et de l’humiliation verbales dont l’avocat de la défense a fait preuve envers la plaignante. L’organisation dénonce des actions en justice destinées à réprimer le journalisme d’investigation et à menacer la liberté de la presse.


A la suite du procès pour viol intenté par l’influenceuse Mariana Ferrer contre l’homme d’affaires André de Camargo Aranha, le procureur Thiago Carriço de Oliveira et le juge Rudson Marcos ont tous deux engagé des poursuites pour diffamation contre le journaliste Schirlei Alves et les médias en ligne The Intercept Brasil et ND+. Ces derniers avaient publié, respectivement début novembre et en septembre, le récit, par le journaliste, des graves incidents qui avaient émaillé le procès. En particulier l’agressivité dont avait fait preuve l’avocat de la défense envers la plaignante, et qui apparaît clairement dans une vidéo accompagnant l’article, avait soulevé un tollé. Au terme de la procédure, M. Aranha avait été acquitté. Le procureur et le juge demandent aux médias le retrait de l’article et leur réclament des dommages et intérêts s’élevant respectivement à 300 000 et 450 000 reais.

 

Selon l’avocat de M. Carriço et de M. Marcos, The Intercept Brasil et ND+ ont délibérément publié des fausses nouvelles. « Des attaques de cette nature, diffusées et amplifiées par ces deux médias, sont en réalité dirigées contre le système judiciaire, avec l’objectif évident de démoraliser l’institution », a-t-elle déclaré. L’expression « fausses nouvelles » apparaît 60 fois dans ses plaidoiries, qui décrivent également les journalistes du site de journalisme d’investigation The Intercept Brasil comme « des snipers déguisés en journalistes ».

 

Dans une décision préliminaire du 11 décembre, un juge de cour civile locale a ordonné que l’article soit corrigé afin d’établir clairement que le procureur n’a pas employé le terme de « viol coupable » que l’on peut y lire. Le juge a également statué que l’article devrait indiquer que le procureur est intervenu pendant l’interrogatoire de Mariana Ferrer. The Intercept Brasil et Schirlei Alves sont passibles d’une amende journalière de respectivement 1 000 et 200 reais s’ils ne mettent pas cette décision à exécution.

 

« Ce n’est pas le rôle de la justice que de corriger ce que publient les médias à travers des consignes imposées par la Cour et, bien que préliminaire, cette décision constitue un dangereux précédent pour la liberté de la presse, souligne le directeur du bureau Amérique latine de RSF, Emmanuel Colombié. Ces actions sont des représailles flagrantes contre des journalistes et des médias ciblés. En documentant et en révélant des informations d’ordre général sur le calvaire que vivent, au Brésil, les femmes qui non seulement survivent aux violences sexuelles mais les dénoncent, ce journaliste a soulevé un important sujet d’intérêt public et a rempli sa mission d’informer la société. »

 

Face au tollé qu’avait suscité l’attitude agressive de l’avocat de la défense pendant le procès, deux organismes fédéraux de surveillance judiciaire, le Conseil national de justice (CNJ) et le Conseil national du ministère public (CNMP), ont annoncé qu’une enquête serait menée sur la conduite du procureur et du juge.

 

Des poursuites judiciaires destinées à intimider la presse sont monnaie courante au Brésil. Lors d’une affaire emblématique en 2016, 37 juges et procureurs de l’Etat du Paraná, dans le sud du pays, avaient chacun intenté un procès en diffamation contre cinq employés du quotidien Gazeta de Povo après que celui-ci ait rapporté que les officiers de justice de l’Etat recevaient des salaires anormalement élevés. Rappelons qu’en raison de leur position, les autorités publiques sont davantage observées par la société et la presse.

 

Le Brésil occupe la 107e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2020.