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7 mai 2021 - Mis à jour le 10 mai 2021

Birmanie : RSF dénonce la grossière opération de représailles de Total contre Le Monde

Une vue du siège du géant de l’énergie Total, dans le quartier de La Défense, à l’ouest de Paris, prise le 22 octobre 2018. Le groupe français a annulé, jeudi 6 mai 2021, une campagne publicitaire, à hauteur de 50.000 euros, qu’il avait prévu de diffuser dans les pages du Monde au mois de juin, en représailles à un article jugé trop critique à son endroit (photo : Alain Jocard / AFP).
La multinationale a supprimé une campagne de publicité prévue dans le quotidien français en représailles à une enquête publiée deux jours plus tôt par le quotidien. Reporters sans frontières (RSF) dénonce un cynisme extrêmement choquant, à l’image de l’hypocrisie avec laquelle la direction du groupe traite le dossier birman depuis le putsch du 1er février dernier.

Le géant français de l’énergie a décidé, jeudi 6 mai, d’annuler une campagne publicitaire, à hauteur de 50.000 euros, qu’il avait prévu de diffuser dans les pages du Monde au mois de juin. Cette décision intervient deux jours après que le quotidien a publié dans ses colonnes une enquête qui révèle les petits arrangements de la multinationale avec la Myanmar Oil and Gas Enterprise (MOGE), un consortium directement géré par des cadres de l’armée.

 

On y apprend notamment comment Total, qui exploite depuis 1992 le champ gazier de Yadana, au large des côtes birmanes, a mis en place, dès son arrivée dans le pays, un montage complexe qui permet de priver les caisses de l’Etat birman de centaines de millions de dollars de taxes provenant des ventes de gaz. Et ce, afin que ces mêmes sommes soient redirigées vers la MOGE - donc vers les généraux putschistes.

 

“L’annulation, par Total, de sa campagne de publicité dans les pages du Monde est une grossière opération de représailles contre un organe de presse qui a simplement publié des vérités qui fâchent, remarque le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire. Elle révèle encore un peu plus le niveau de cynisme avec lequel la direction du groupe prétend gérer le dossier birman. Il est grand temps, pour Total, de joindre les actes à la parole en suspendant ses activités en Birmanie et, partant, en cessant de financer la junte et sa répression implacable de la liberté de la presse dans le pays.”   

 

Dans une tribune publiée le 3 avril dans Le Journal du dimanche, le PDG de Total, Patrick Pouyanné, assurait que “le respect des droits humains est au cœur de notre code de conduite”. Surtout, il justifiait la poursuite des activités du groupe en Birmanie par son double devoir de payer des taxes à l’Etat birman et de protéger ses collaborateurs sur place.

 

Or, le premier argument est justement mis en pièce par ce dispositif d'optimisation fiscale qui permet à Total de ne pas payer ce qu’il doit au fisc birman, tout en déversant des millions vers les comptes offshore détenus par des cadres de l’armée. On compte ainsi près de 175 millions de dollars versés à la MOGE en 2019, selon des chiffres de RSF.

 

A ce titre, le Comité représentatif de la Pyidaungsu Hluttaw, le gouvernement birman en exil issu des élections de novembre 2020, a écrit dès mars 2021 à quatre groupes énergétiques, dont Total, pour leur demander de suspendre toute activité avec la junte et de geler tous les revenus qu’ils lui versaient. 

 

Forcés à la démission

 

Quant au second argument invoqué par la direction de Total, concernant la protection de ses employés, il est battu en brèche par une partie des ces mêmes salariés de Total en Birmanie.

 

Interrogé le mois dernier par le site Myanmar Now, un cadre du groupe a ainsi révélé qu’au moins l’un de ses collaborateurs a été forcé de démissionner après qu’il eut demandé à sa hiérarchie un congé sans solde en raison du mouvement de lutte pour la démocratie. De fait, sur les quelque 300 salariés du groupe sur place, 90% sont des Birmans et sont, de fait, découragés de participer au Mouvement de désobéissance civique orchestré contre le coup d’Etat, sous peine d’être eux aussi forcés à la démission.

 

Total fait partie de la quinzaine de multinationales occidentales et asiatiques opérant en Birmanie que RSF a interpellées par courrier à partir du 8 avril dernier, appelant leur direction à prendre position par rapport à l'arbitraire de la junte birmane.

 

Selon les chiffres de l’Association birmane d'assistance aux prisonniers politiques (AAPP), recoupés par une source de RSF, un total de 84 journalistes ont été interpellés depuis le coup d’Etat du 1er février. En date d’aujourd’hui, lundi 10 mai, cinquante d’entre eux sont maintenus derrière les barreaux.

 

La Birmanie se situe actuellement à la 140e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2021 établi par RSF.