Un mois de janvier dramatique pour la presse au Mexique

Les assassinats de Roberto Toledo et de Lourdes Maldonado portent à quatre le nombre de journalistes et collaborateurs de médias tués au Mexique en à peine un mois. Reporters sans frontières (RSF) tire la sonnette d’alarme et appelle les autorités mexicaines à renforcer les mécanismes de protection des journalistes et mettre un fin à l’impunité chronique dont souffrent les crimes contre la profession.

C’est le dernier d’une inquiétante liste. Le 31 janvier 2022, Roberto Toledo (55 ans), collaborateur du média en ligne Monitor Michoacán, pour lequel il travaillait depuis quatre ans, a été tué dans la ville de Zitácuaro, dans l’État du Michoacán (centre du pays). C’est le quatrième journaliste à être assassiné au Mexique depuis le début de l’année. 

 

“Quatre morts en un mois. RSF est effarée par le niveau de violence qui continue de s'abattre contre la presse mexicaine sans que les autorités ne condamnent fermement ces assassinats ni ne prennent de nouvelles dispositions pour renforcer la protection de la profession, déclare le directeur du bureau Amérique latine de RSF, Emmanuel Colombié. Le temps presse, combien faudra-t-il de victimes pour que l’État mexicain se saisisse du problème ?”

 

Un média menacé 

 

Monitor Michoacán, où travaillait  Roberto Toledo, est un média critique qui dénonce régulièrement la corruption au sein du gouvernement de Michoacan et les innombrables violences dans la région. Ce 31 janvier, trois individus ont frappé à la porte des locaux de la rédaction. C’est Roberto Toledo qui a ouvert la porte. Les hommes ont ouvert le feu avant de prendre la fuite. Le journaliste a succombé à ses blessures dans l’ambulance qui le transportait à l'hôpital. Interrogé par RSF, le directeur du site, Armando Linares, estime que c’est le média et non le journaliste en particulier qui était visé :  “n’importe quelle personne qui aurait ouvert la porte aurait été tuée”. Cette conviction est renforcée par le fait que Roberto Toledo était le plus souvent derrière la caméra depuis deux ans, et écrivait seulement occasionnellement pour le site : Il récoltait des informations, des photos et des images. Il ne voulait pas signer ses articles pour éviter les problèmes, c’est moi qui les signait“ précise encore le directeur.

 

La direction de Monitor Michoacán avait reçu des menaces téléphoniques anonymes il y a quelques mois, suite à quoi l’avocat du journal avait demandé des mesures de protection au Ministère de l’Intérieur (chargé du mécanisme fédéral de protection des journalistes). Cette demande n’aurait, selon Armando Linares, jamais été reçue ni traitée par les autorités fédérales.

 

Peu de temps après l’assassinat, deux pancartes ont été retrouvées sur les lieux du crime, contenant d’étranges messages de menaces destinés aux avocats de Monitor Michoacán, et signées par le Cartel Jalisco Nueva generacion, le plus influent de la région.

 

Sur Twitter, après avoir condamné les faits, le porte-parole de la présidence de la République Jesus Ramirez a affirmé que Roberto Toledo ne travaillait pas comme journaliste mais comme assistant d’un cabinet d’avocats. Le site en ligne Aristegui Noticias a pu malgré tout contester cette version et démontrer que Roberto Toledo avait co-signé au moins deux articles sur le site, entre juillet 2021 et le 31 janvier 2022, dont un dénonçant du favoritisme au sein de la police locale.

 

Une journaliste critique exécutée


L’assassinat de Roberto Toledo intervient quelques jours après celui de  Lourdes Maldonado López. Le 23 janvier à Tijuana, ville-frontière avec les États Unis dans l’État de Baja California, la reporter a été exécutée de sang-froid dans son véhicule alors qu’elle cherchait à stationner devant son domicile.  Deux individus l'ont abordé à bord d’un taxi, ont ouvert le feu puis récupéré les douilles avant de prendre la fuite.


Journaliste expérimentée, très critique et engagée contre la violence et la corruption, Lourdes Maldonado était la fondatrice et animatrice du programme d'informations locales Brebaje con Lourdes Maldonado, diffusé sur Facebook. Par le passé, elle avait collaboré avec d’autres médias comme le Canal de Noticias de Rosarito et la chaîne Televisa.


Elle bénéficiait depuis plus d’un an de mesures de sécurité mises en place par le Mécanisme de protection local de Baja California. Ces mesures avaient été révisées en octobre 2021 et des patrouilles de police surveillaient la résidence de la journaliste qui était équipée d’un “bouton de panique”. Un dispositif qu’elle avait toutefois préféré laisser chez elle plutôt que de l’installer sur son téléphone, ne faisant pas confiance aux autorités locales. Elle n’avait pas sollicité la protection du mécanisme fédéral.


Depuis près de neuf ans, Lourdes Maldonado était en conflit ouvert avec Jaime Bonilla, entrepreneur et homme politique local, gouverneur de Baja California entre 2019 et 2021. Elle venait de remporter un procès contre l’entreprise Primer Sistema de Noticias (PSN), un consortium de médias locaux appartenant à Jaime Bonilla, pour lequel elle avait travaillé avant d’en être renvoyée de façon irrégulière. Quelques jours avant sa mort, elle avait communiqué publiquement avoir remporté son procès contre PSN. En 2019, Lourdes Maldonado avait participé à la conférence de presse quotidienne du président Lopez Obrador et demandé justice dans cette affaire, signalant craindre pour sa vie. 


Elle est la deuxième journaliste assassinée en Baja Californa en 2022, après le photojournaliste Alfonso Margarito Martínez Esquivel, le 17 janvier dans la même ville de Tijuana. Sa mort a généré un élan de solidarité national et provoqué d’importantes manifestations de soutien dans plus de 40 villes du pays et sur les réseaux sociaux (voir les hashtags #NiSilencionNiOlvido, #PeriodismoEnRiesgo et #NoseMataLaVerdad). Une mobilisation sans précédent depuis la mort de Javier Valdez en 2017.


La nouvelle gouverneur de Baja California Marina del Pilar Ávila Olmedo a annoncé la nomination d’un poste de Procureur spécial chargé d'enquêter sur ces deux affaires.


Avec l’assassinat, le 10 janvier dans l’État du Veracruz, d’un autre journaliste, Jose Luis Gamboa Arenas, cela porte à quatre le nombre de journalistes ou collaborateurs de médias tués en à peine un mois au Mexique. D’après le Bilan de RSF, au moins sept journalistes y ont été tués en 2021, faisant du pays le plus meurtrier du monde pour la presse. Depuis le début du mandat d'Andrés Lopez Obrador en décembre 2018, au moins 28 journalistes ont été tués en lien avec leur travail d'information.


Pour remédier à cette situation, RSF a lancé une vaste étude sur les mécanismes de protection des journalistes dans quatres pays de la région, le Mexique, le Honduras, le Brésil et la Colombie. L’organisation prévoit d’en publier les conclusions détaillées, accompagnées d’une série de recommandations d’ici fin février.


Le Mexique occupe la 143e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2021.

Publié le 02.02.2022
Mise à jour le 03.02.2022