Pologne : RSF appelle le Président à bloquer la promulgation de loi liberticide dit “anti-TVN”

L'approbation par le parlement polonais de la loi sur la radiodiffusion relative à la détention de parts étrangères dans les médias oblige le principal groupe télévisé du pays, TVN, à changer de propriétaire. Reporters sans frontières (RSF) exhorte le président de la République Andrzej Duda à bloquer ce texte pour empêcher le gouvernement de prendre le contrôle de ce grand média indépendant.

Mise à jour : Le président Andrzej Duda a annoncé ce lundi 27 décembre avoir mis son veto à un amendement à la loi sur les médias qui aurait pu permettre au gouvernement de prendre le contrôle du premier groupe de médias indépendant, TVN. Une bonne nouvelle pour la liberté de la presse durement éprouvée en Pologne.

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Des milliers de manifestants ont défilé à Varsovie,  dimanche 19 décembre, pour réclamer des "médias libres !". Deux jours plus tôt, suite à une procédure expresse de vote visant à prendre de vitesse l'opposition parlementaire à la veille des vacances parlementaires, la chambre basse du parlement polonais, le Sejm, a décidé de passer outre l'objection du Sénat pour définitivement adopter la loi anti-TVN. Cette loi controversée qui amende le Broadcasting Act interdit la détention de médias audiovisuels par des entreprises extra-européennes. De fait, elle vise à contraindre TVN, le principal groupe audiovisuel indépendant du pays, à trouver un nouveau propriétaire en lieu et place du groupe américain Discovery qui le possède actuellement.

 

Sous couvert de lutte contre les ingérences étrangères dans les médias polonais, cet amendement au Broadcasting Act restreint les conditions de délivrance de licence de diffusion pour les médias ayant des actionnaires basés en dehors de l'Espace Économique Européen. Tout média dont plus de la moitié du capital est détenu directement ou indirectement par une personne physique ou morale extra-européenne ne pourra désormais plus diffuser ses programmes en Pologne. Le gouvernement dit vouloir protéger le paysage médiatique polonais d'acteurs hostiles venant, par exemple, de Russie. Or, dans les faits, le seul acteur étranger qui va pour l'instant subir les conséquences de cette nouvelle loi est le groupe américain Discovery, propriétaire de nombreuses chaînes télévisées à travers le monde.

 

Détenteur indirect des chaînes du réseau TVN à travers une filiale néerlandaise, la multinationale Discovery devra céder ses parts à un nouvel actionnaire sous six mois à compter de la promulgation de la loi. Ce changement de propriétaire risque de remettre en cause l'indépendance éditoriale dont jouissent actuellement les chaînes du groupe, en particulier sa chaîne d'information TVN24. Contrairement à la télévision publique qui relaie sans sourciller la parole du gouvernement, les très populaires chaînes de TVN diffusent des informations indépendantes du pouvoir et se montrent critiques vis-à-vis de son action politique.

 

L'adoption du texte constitue "une attaque sans précédent contre les médias indépendants" a réagi le groupe Discovery annonçant qu'il "utilisera tous les moyens juridiques à sa disposition pour s'assurer que la mission de son média en Pologne puisse se poursuivre" si la loi entrait en vigueur. Le rachat de la majorité des parts de Discovery par des hommes d'affaires polonais pourrait influencer le contenu éditorial des chaînes, comme l'a reconnu le député Marek Suski, membre du parti au pouvoir Droit et Justice (PiS) et rapporteur de cette loi. 

 

"Repolonisation" des médias et ingérences politiques

 

 "La lutte contre la désinformation venue de l'étranger au nom de la sécurité nationale n'est qu'un prétexte pour faire passer une loi qui n'a en réalité qu'un seul objectif : prendre le contrôle de TVN en raison de l’indépendance dont elle fait preuve, dénonce Pauline Adès-Mével, porte parole de RSF. Cette loi s'inscrit dans la politique de "repolonisation" qui vise à faire adopter aux médias privés une ligne éditoriale qui soit favorable au gouvernement. Nous appelons le Président de la République Andrzej Duda à ne pas la promulguer.”

 

Dans le cadre de sa stratégie de "repolonisation" des médias, le PiS a multiplié les ingérences politiques au sein des médias privés pour influencer leur ligne éditoriale. Après son rachat par le groupe pétrolier PKN Orlen contrôlé par le gouvernement, le principal groupe de presse régional du pays Polska Press a dû limoger quatre rédacteurs en chef pour les remplacer par d'anciens journalistes de la télévision publique beaucoup plus proches du pouvoir, comme l'avait révélé RSF en mai dernier. Le pouvoir et ses proches recourent aussi à l'intimidation et aux procédures-bâillons pour faire taire les médias qu'ils jugent trop critiques, comme le quotidien Gazeta Wyborcza qui est visé par plus de 55 actions en justice.

 

Pour s'opposer à cette prise de contrôle progressive sur les médias polonais, RSF aux côtés de 16 autres organisations de défense de la liberté de la presse a directement interpellé le Président Andrzej Duda, ce mercredi 21 décembre, lui demandant d’opposer son veto à cette "menace fondamentale à la liberté de la presse et à la pluralité de l'information en Pologne" que constitue la loi anti-TVN.

 

Depuis le retour au pouvoir du PiS en 2015, la Pologne a chuté de 46 places au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF, et occupe désormais la 64e place sur 180 pays.

Publié le 24.12.2021
Mise à jour le 27.12.2021