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31 juillet 2020 - Mis à jour le 3 août 2020

Sur les traces de son allié hongrois, la Pologne s’apprête à censurer les médias privés

Jarosław Kaczyński, chef du parti, Droit et Justice (PiS) (photo: AFP)
Présentées comme des projets de "repolonisation" et de "déconcentration" des médias privés, des propositions de réformes émises par le gouvernement polonais ont en réalité pour objectif de les censurer. RSF appelle l’Allemagne, à la tête du Conseil de l’Union européenne et partenaire clé de la Pologne, à tenir ses engagements en matière de respect de l’état de droit.

La courte victoire du président sortant le 12 juillet dernier a suffisamment rassuré Jarosław Kaczyński, le chef de son parti, Droit et Justice (PiS), pour qu’il présente, dans sa toute première interview après la présidentielle, la nouvelle stratégie gouvernementale visant à  censurer les médias privés. Alors que la loi de “repolonisation”, une menace qui plane au moins depuis 2017, viserait à limiter les capitaux étrangers dans les médias en Pologne à un maximum de 15 à 30 %, la “déconcentration” aurait, quant à elle, pour but de limiter le nombre de médias contrôlés par un groupe. Jarosław Kaczyński présente le premier projet comme une garantie de "s’assurer qu’il y ait plus de médias qui présentent le monde de manière véritable” et le second comme une application de la politique de la concurrence compatible avec les normes européennes : l'objectif réel est en fait d'influencer la ligne éditoriale des médias encore indépendants.


Une prise de contrôle sur les médias privés 


Les chefs de la majorité et de l'État affirment que “les médias en Pologne doivent être polonais”, car dans leur logique complotiste “les Allemands” se seraient ingérés dans la dernière élection présidentielle. Une attaque à peine voilée contre le groupe germano-suisse Ringier Axel-Springer, dont le quotidien Fakt avait révélé le dossier d’un pédophile gracié par le président sortant. Cela a par ailleurs valu au journal d’être traité, par le ministre de la culture, de “fosses septiques”, et a eu pour conséquence la résiliation par plusieurs ministères de leur abonnement à ce média. La loi de “repolonisation”, qui rendrait possible le rachat de parts de titres par des hommes d’affaires polonais proches du pouvoir ou par des banques polonaises, pourrait aussi s’appliquer à la maison d’édition Polska Press, qui fait partie du groupe allemand Verlagsgruppe Passau et qui détient 20 médias régionaux. 


La “déconcentration”, quant à elle, pourrait cibler Agora, éditeur du quotidien Gazeta Wyborcza, que le pouvoir essaie d’intimider avec plus de 55 actions en justice intentées contre le média. Une deuxième victime potentielle serait la société américaine Discovery, qui détient l'influente chaîne privée TVN qui a fait l’objet, en avril dernier, d’une campagne de dénigrement menée par la chaîne publique TVP. Cette stratégie de prise de contrôle des médias privés ressemble dangereusement à celle menée par la Hongrie, qui continue de s'illustrer par l'étouffement des médias indépendants restants, le dernier exemple en date étant celui d'Index.hu. Lors du dernier sommet européen, Budapest et Varsovie ont fait bloc pour ne pas faire aboutir à un accord plus ambitieux sur le lien entre les fonds de l’UE et les standards démocratiques.


“L’Allemagne, qui entretient des relations étroites avec la Pologne, s’est engagée pour la durée de sa présidence du Conseil de l’UE à faire avancer l'état de droit dans l’Union. Il est temps d’agir, déclare Pavol Szalai, responsable du bureau UE/Balkans de RSF. La présidence allemande est attendue afin de trouver un compromis au sujet d’un conditionnement de l’accès au fonds de l’UE, pour débloquer la procédure de l’article 7 contre la Pologne, pour intégrer dans cette procédure la valeur fondamentale de la liberté de la presse et, enfin, pour faire évoluer le nouveau mécanisme de l’état de droit en le dotant d’un système de sanctions efficaces.”


La pression du gouvernement contre l'audiovisuel public, qui l’a aidé à remporter la présidentielle, continue par ailleurs de s’accroître. Le 20 juillet, la présidente de la radio publique Polskie Radio, Agnieszka Kamińska, a adopté une ordonnance stipulant que tous les employés doivent systématiquement signaler à la hiérarchie tous contacts et invitations de la part d’autres médias, et qu’ils ne peuvent y apparaître et s'y exprimer sans le consentement du conseil d’administration. Dès lors qu’ils y sont autorisés, toute digression personnelle sur des questions politiques, religieuses ou morales est proscrite. 


La Pologne se situe à la 62e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse 2020 établi par RSF.