Pakistan : le portail en ligne Fact Focus censuré pour avoir enquêté sur l’état-major de l’armée

Le site d’investigation pakistanais Fact Focus est totalement ou partiellement inaccessible depuis ce lundi 21 novembre, après qu’il a publié une enquête sur l’enrichissement, ces dernières années, de la famille du général en chef de l’armée. Reporters sans frontières (RSF) demande aux autorités civiles pakistanaises de respecter le droit de ses citoyens à une information d’intérêt public.

“La page que vous recherchez est actuellement indisponible”... Les internautes pakistanais se retrouvent régulièrement face à ce message d’erreur lorsqu’ils se rendent sur le site d’investigation Fact Focus. Et pour cause : le site a été intégralement bloqué lundi 21 novembre, après la publication des “Bajwa Leaks”, du nom du chef de l’état-major des armées, le général Qamar Javed Bajwa, dont la famille s’est, selon cette étude, considérablement enrichie depuis son accession à la tête de l’institution militaire.

“Il n’est pas acceptable, dans une démocratie mature, qu’une enquête parfaitement sourcée et rigoureuse, portant sur une question d’intérêt public majeur pour les Pakistanais, soit ainsi brutalement censurée, déclare le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard. Nous appelons la ministre de l’Information, Marriyum Aurangzeb, à veiller à ce que Fact focus reste pleinement accessible aux citoyens pakistanais et puisse continuer à publier ses enquêtes en toute liberté. Il en va de la crédibilité du gouvernement civil et de l’État de droit.”

La plate-forme de Fact Focus est restée entièrement inaccessible pendant plus de 20 heures dans la journée du 21 novembre. Après que RSF a alerté sur cette censure, à l’instar d’autres représentants de la société civile, son accessibilité a, finalement, été partiellement rétablie.

“Plus royaliste que le roi”

La rédaction en chef de Fact Focus a expliqué à RSF que le blocage du site a été mis en œuvre par l’Autorité des télécommunications du Pakistan (PTA), un organe gouvernemental qui a agi sur ordre du Premier ministre et de la ministre de l’Information.

“C’est du moins, ce que nous ont dit nos contacts sur place, explique l’un des membres de la direction éditoriale, qui préfère garder l’anonymat. On ne sait pas trop si cela a été décidé sous la pression des militaires ou si le gouvernement a voulu être plus royaliste que le roi.”

Dans cette affaire, le “roi” en question est le général Bajwa, dont la fortune s'élèverait, selon l’enquête de Fact Focus, à 12,7 milliards de roupies, soit près de 55 millions d’euros. Depuis son arrivée à la tête de l’institution militaire, il y a six ans, la valeur des actifs de son épouse serait passée de zéro à 2,2 milliards de roupies (9,5 millions d’euros).

État dans l’État

Avec son enquête, Fact Focus a ainsi posé des chiffres précis et sourcés sur une réalité que beaucoup de Pakistanais perçoivent sans la connaître, à savoir la mainmise de l’establishment militaire sur un un empire commercial qui se chiffre en milliards de roupies.

Sorte d’“État dans l’État” au Pakistan, l’institution militaire ne tolère généralement aucune forme de remise en cause dans la presse. Dans une analyse publiée en juillet dernier, RSF a montré comment, derrière l’alternance politique qui a eu lieu en avril 2022, l’armée pakistanaise avait resserré ses griffes contre les journalistes qui osaient formuler des critiques.

Le Pakistan se situe au 157e rang sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi début 2022 par RSF.

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