Nouvelle-Zélande : violences et menaces contre la presse durant les manifestations issues des “convois de la liberté”

Ce mouvement, initié au Canada contre les restrictions liées à la Covid-19, secoue la capitale néo-zélandaise depuis deux semaines, en prenant les journalistes comme cible privilégiée. Reporters sans frontières (RSF) appelle les manifestants à respecter le travail de la presse, et demande aux autorités de Wellington de traduire en justice les responsables de menaces et de violences.

“Terroristes !”... “Pédophiles !”... Ces mots, tout en nuances, sont inscrits sur des balles de tennis avec lesquelles sont régulièrement bombardés les journalistes qui tentent de couvrir, depuis le 8 février, les “Parliament protests” (manifestations devant le Parlement), au cœur de Wellington. Les membres de ce mouvement ont convergé vers la capitale néo-zélandaise grâce à des “convois de la liberté” similaires à ceux qui bloquent une partie du Canada depuis bientôt un mois, pour protester contre les mesures sanitaires adoptées pour lutter contre la propagation de la Covid-19.


Les manifestants, qui seraient encore près de 500, campent depuis plus de deux semaines sur les pelouses du Beehive, “la ruche”, du nom de l’assemblée législative du pays. Et force est de constater que les journalistes ne sont pas les bienvenus. 


Devant les tentes de fortune des protestataires, les panneaux proclamant des messages comme “Médias = Fake News” ou “Les médias sont le vrai virus” sont légions. On trouve des potences avec des nœuds de pendu destinés aux journalistes et les reporters qui s’approchent sont régulièrement couverts d’insultes et menacés. Au point que la plupart d’entre eux sont désormais escortés par des gardes du corps, comme l’a confirmé Mark Stevens, le directeur de l’information de Stuff, le principal portail d’information en ligne de l’archipel. 


“Tes jours sont comptés”


Dans un éditorial paru dès le 11 février, ce dernier a tiré la sonnette d’alarme, faisant un état des lieux des assauts subis par ses confrères : “Leur matériel a été cassé, ils ont reçu des coups de poing et des coups de parapluie. L'un [de nos journalistes] a même été menacé de voir sa maison incendiée.”


Ces accès de violence contre les représentants de la presse ne se limitent pas à Wellington. À New Plymouth, un port situé à 350 kilomètres au nord de la capitale, une foule en colère a tenté, il y a deux semaines, de prendre d'assaut les bureaux du quotidien local, le Stuff's Taranaki Daily News. Certains manifestants ont même franchi les portes sécurisées du journal pour s’attaquer au personnel présent sur place. Après l’intervention de la police, un politicien local, Brett Power, en a profité pour appeler la foule à revenir, désignant le rédacteur en chef du média comme un “criminel” coupable de ne pas rendre compte des manifestations comme il le souhaite.


La violence, verbale et physique, qui s’exprime contre les journalistes s’accompagne de messages de haine en ligne extrêmement choquants. Le directeur du service politique de Stuff, Henry Cook, a partagé sur Twitter un exemple de menaces dont il est l’objet : “Tu es condamné à mort, espèce de sale vendu, sale porc propagandiste du système. On va te battre jusqu’au sang, sans vergogne, et on va chier sur ta gueule. Tes jours sont comptés.”


“La virulence de ces menaces proférées contre les journalistes par les manifestants, et la violence constante dont ils sont la cible depuis le début de ce mouvement, sont inacceptables dans une démocratie, déplore le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard. Nous appelons le bureau de la Première ministre, Jacinda Ardern, à ne pas laisser impunis ces actes inqualifiables. Le risque est que les journalistes ne puissent plus couvrir sereinement ce mouvement, laissant la place à un déferlement de désinformation.”


Reporter pour la chaîne 1News, de Television New Zealand, Kristin Hall a résumé dans un récent article son désarroi de journaliste face à ce qu’elle décrit comme un “dégoût pour la presse” de la part des manifestants qui, explique-t-elle, considèrent les médias mainstream, grand publics, comme une “bande de menteurs” : “Certaines personnes m’ont interpellée, me demandant pourquoi je ne couvrais pas les manifestations ; alors que j’étais précisément en train de les interviewer.”


“Clés de bras, coups de poings…”


Élément nouveau, la défiance de ces manifestants ne se limite pas aux médias “grand public”, considérés comme complices d’un système qui imposerait les restrictions liées à la Covid. Graham Bloxham, un habitant de la capitale qui diffuse des reportages in situ sur sa page Facebook, Wellington Live Community, en a fait les frais vendredi 18 février, comme il l’a expliqué à 1News.


Il est allé à la rencontre de l’une des organisatrices du mouvement, Sue Grey, pour l’interviewer : “On voulait juste montrer que c’était un mouvement pacifique… Et bam ! Ils nous ont crié dessus, ont commencé à nous frapper, mon caméraman et moi-même. Ils nous sont tombés dessus pour nous tabasser. Clés de bras, coups de poings… Ils étaient vraiment très violents.”


Depuis quelques jours circule sur les réseaux sociaux populaires au sein des manifestants une image d’une dizaine de criminels de guerre nazis pendus à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Avec ce commentaire : “Photo de pendaisons à Nüremberg. Des membres des médias qui ont menti et trompé le peuple allemand furent exécutés.” Toujours dans la nuance...


Les attaques contre les journalistes ont rarement - sinon jamais - été aussi virulentes en Nouvelle-Zélande. Le pays occupe actuellement la 8e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2021 par RSF.

Publié le 23.02.2022
Mise à jour le 23.02.2022