Loi sur la protection des journalistes au Pakistan : "La balle est dans le camp du gouvernement"

De retour d’une mission au Pakistan, Reporters sans frontières (RSF) dresse un tableau des enjeux qui entourent la question de la protection et la sécurité des journalistes, dans l’un des pays les plus dangereux au monde pour la profession. Entre professionnels, experts juridiques et responsables gouvernementaux, l’organisation a réussi à créer un consensus qu’il convient désormais de concrétiser.

 

Un mois après le drame, rien. Pas d’enquête, pas de responsable, pas de coupable présumé. Pourtant, le 30 octobre dernier, la journaliste Sadaf Naeem a été tuée en pratiquant son métier. Elle couvrait à Lahore, dans l’est du pays, la “Longue marche” du Pakistan Tehreek-e-Insaf (Mouvement du Pakistan pour le justice ou PTI), une manifestation organisée par le parti de l’ancien Premier ministre du pays, Imran Khan.

C’est précisément en tentant d’interviewer ce dernier, perchée sur une nacelle, que la reporter a été poussée par un garde du corps, provoquant sa chute. Son corps a été broyé sous les roues d’un camion. Elle est morte sur le coup. 

Selon le baromètre des violations de la liberté de la presse établi par RSF, Sadaf Naeem est, en dix ans, la 54e journaliste à trouver la mort en raison de son métier au Pakistan. Depuis 2012, chaque année, cinq journalistes pakistanais ont en moyenne été tués parce qu’ils sont journalistes. 

Urgence à agir

Or, les auteurs de ces crimes n’ont été retrouvés et condamnés que dans deux cas, selon des chiffres tirés d’un rapport récemment publié par Freedom Network Pakistan (FNPK), l’organisation partenaire de RSF dans le pays. En d‘autres termes, le taux d’impunité pour les crimes commis contre les journalistes dépasse les 96 %. L’affaire du corps broyé de Sadaf Naeem vient s’ajouter à une longue liste d’homicides restés impunis. 

“Il y a clairement urgence à agir, tranche le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard, de retour de mission au Pakistan. Une démocratie ne peut fonctionner quand les journalistes risquent littéralement leur vie en faisant leur travail. C’est pourquoi RSF est très attachée au dialogue engagé avec les différentes autorités du pays du gouvernement fédéral aux représentants des exécutifs provinciaux, comme ceux du Sindh ou du Pendjab. Si les processus actuels arrivent à terme, le Pakistan pourrait, potentiellement, servir de modèle à d'autres pays dans le monde.”

Longtemps négligée par la classe politique, la question de la sécurité des journalistes est, désormais, prise au sérieux. Grâce aux actions de plaidoyer menées conjointement par RSF et FNPK, l’assemblée législative provinciale du Sindh, à Karachi, dans le sud du pays, a adopté de façon unanime une loi sur la protection des journalistes le 28 mai 2021.

Question brûlante

“Qu’on le veuille ou non, la sécurité des journalistes est devenue une question politique à part entière, souligne Adnan Rehmat, juriste et cofondateur de la Coalition nationale sur la sécurité des médias, (Pakistan Coalition on Media Safety, PCOMS), qui a accordé un entretien à RSF. La loi adoptée dans le Sindh a le potentiel pour servir de modèle à tout le pays, voire au-delà.”

“Le Pakistan est une démocratie récente, en construction, tempère la ministre de l’Information, Marriyum Aurangzeb, que RSF a rencontrée à Islamabad. Nous avons lancé des consultations sur le problème de la sécurité des journalistes, afin que ces derniers soient impliqués au premier chef. C’est un processus qui doit être plus affermi. Cette question est absolument primordiale pour la démocratie.”

Si sous la précédente législature, le parlement fédéral a lui-même adopté, il y a un an, une législation sur cette question brûlante, celle-ci pose de nombreux problèmes. Alors que ce texte n’est pas encore entré en application, RSF a profité de sa rencontre avec la ministre fédérale de l’Information pour souligner les graves écueils que comporte ce texte. Son article 6, notamment, prévoit que les journalistes doivent suivre une certaine “conduite”, sans quoi ils risquent des poursuites pénales. “C’est une mauvaise formulation, confirme Marriyum Aurangzeb. Nous en prenons bonne note.”

Engagement de tous les acteurs du secteur

Au-delà des engagements politiques, la question de la protection des journalistes sur le terrain nécessite l’engagement de tous les acteurs du secteur. À commencer par les directeurs éditoriaux et les propriétaires de médias, qui envoient souvent les reporters sur le terrain sans protection adéquate, ni protocole de sécurité.

À ce titre, le cas de la journaliste Sadaf Naeem, écrasée sous les roues d’un camion, est absolument édifiant. De passage à Lahore, où a eu lieu le drame, RSF a rencontré Muhammad Ibrahim Lucky, qui préside l’Union des journalistes du Pendjab, le principal syndicat de la province. 

“Selon nos informations, Sadaf Naeem avait récemment quitté la chaîne qui l'employait, Channel Five, parce qu’elle ne recevait plus de salaire régulier, explique-t-il. Elle a toutefois accepté cette mission après que son ancien employeur l’a rappelée en urgence. Or, elle a été envoyée sur le terrain sans aucun dispositif de protection ou d’accompagnement. Elle n’avait même pas de caméraman avec elle, et elle s’est retrouvée à remplir son devoir en filmant avec son propre téléphone portable.”

Meilleure représentation des journalistes

Le manque d’implication des propriétaires des médias est sans doute l’un des problèmes auxquels il faut remédier pour élaborer un dispositif efficace de protection des journalistes. Même dans la fameuse “loi-modèle” adoptée dans la province du Sindh : 

“Les propriétaires de médias ne portent jamais plainte quand un journaliste qu’ils emploient est tué, note le spécialiste en développement des médias Adnan Rehmat. C’est un vrai problème car, pour l’heure, ils sont surreprésentés dans la commission censée analyser les cas d’homicides contre les reporters. La loi doit les mandater pour qu’ils protègent mieux leurs employés, qu’ils mettent en place pour eux des protocoles de sécurité, et qu’ils soient tenus responsables.”

Cela passe, notamment, par une meilleure représentation des journalistes eux-mêmes au sein de cette commission. Selon la loi passée dans le Sindh, parmi ses neuf membres, un seul est censé représenter les journalistes tandis que les huit autres représentent le gouvernement et les directeurs éditoriaux. 

Approche novatrice du gouvernement

Interrogé sur la question, le gouvernement fédéral se montre, pour sa part, davantage attentif aux revendications des journalistes face à leurs employeurs, notamment sur la question des salaires impayés, qui fragilisent le secteur, précarisent le métier de journaliste et mettent directement en danger les reporters - comme l’a tragiquement illustré la mort de Sadaf Naeem. 

“Nous envisageons de conditionner l’allocation de publicités gouvernementales au paiement des salaires des journalistes, annonce la ministre Marriyum Aurangzeb. Très concrètement, une entreprise qui ne traite pas ses journalistes comme ils doivent l’être, en ce qui concerne les salaires, sera supprimée de la liste des organes de presse qui bénéficient des annonces légales du gouvernement.” 

L’approche est plutôt novatrice : par le passé, les autorités fédérales avaient tendance à instrumentaliser l’octroi de ces publicités, dont les revenus sont une source majeure de financement, pour imposer leur propre régime de censure insidieux. RSF avait plusieurs fois dénoncé ce chantage

En réponse à la proposition de la ministre, RSF a suggéré que ce type de dispositif intègre également la mise en place de protocoles de sécurité par les employeurs à destination des journalistes qu’ils envoient sur le terrain. 

Bonnes pratiques

C’est une demande que l’organisation a également formulé lorsqu’elle a rencontré Urooj Sayyami, la conseillère en charge des droits humains auprès du ministre en chef de la province du Pendjab, la plus peuplée du Pakistan. L’idée est d’inviter le gouvernement provincial à élaborer lui-même une législation, en s’inspirant des bonnes pratiques issues de la loi votée dans la province voisine du Sindh, tout en en évitant les écueils.

“C’est une initiative tout à fait pertinente, en particulier dans le sud de notre province, où les journalistes travaillent dans des zones isolées, et où ils sont plus vulnérables, souligne la conseillère. Cette question pourra être inscrite à l’ordre du jour des réunions avec les chefs de groupes parlementaires [de l’Assemblée du Pendjab].”     

En plus d’agir en amont, les dispositifs législatifs doivent aussi, à terme, lutter en aval, contre un phénomène qui nourrit la vulnérabilité des journalistes : l'impunité des crimes commis contre eux, qui encourage les auteurs potentiels à éliminer les témoins gênants sans craindre de représailles judiciaires. 

Conférence internationale le 6 décembre

À ce titre, la loi du Sindh prévoit précisément l'établissement d’un parquet spécial chargé de ces crimes commis contre les professionnels des médias, comme le recommande, du reste, le plan d’action des Nations unies sur la sécurité des journalistes, adopté par le Pakistan et mis en place il y a exactement dix ans. 

“À l’occasion de cet anniversaire, nous organisons une conférence internationale à Islamabad le 6 décembre, à laquelle doit se joindre le Premier ministre Shehbaz Sharif, annonce Iqbal Khattak, le directeur de FNPK. À partir des recommandations de RSF, ce sera l'occasion de présenter clairement les prochaines étapes que le gouvernement devrait suivre pour mettre en place un dispositif vraiment efficace de lutte contre l’impunité.”

“La balle est désormais dans le camp des autorités civiles d'Islamabad, conclut Daniel Bastard, du bureau Asie-Pacifique de RSF. Nous avons pu, en écho avec les revendications de différents secteurs de la société civile, identifier les points encourageants et les erreurs à éviter, pour parvenir à un vaste consensus sur la question de la protection des journalistes. Il revient désormais au gouvernement et au législateur pakistanais de concrétiser ces avancées. RSF se tient prête à soutenir ces évolutions.”

Le Pakistan se situe à la 147e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse élaboré en début 2022 par RSF.

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