Le message de la journaliste Narges Mohammadi à RSF en 2022 résonne encore : “Ayons l’espoir de vaincre”

Le prix Nobel de la paix 2023 vient d’être décerné à la journaliste Narges Mohammadi. Il salue “son combat contre l'oppression des femmes en Iran”. Une détermination qu’elle avait exprimée auprès de Reporters sans frontières (RSF), par la voix de ses enfants, lorsqu’elle avait reçu, en 2022, le prix RSF du Courage pour la liberté de presse de l’organisation. Emprisonnée depuis novembre 2021 à Téhéran, elle doit être immédiatement libérée.

 

La journaliste Narges Mohammadi a reçu le 12 décembre 2022 le Prix RSF du courage. Lors de la cérémonie de remise du prix à Paris, ses deux enfants ont lu une lettre de la journaliste, adressée depuis la prison d’Evin, près de Téhéran, où elle est emprisonnée depuis le 16 novembre 2021.

Cette lettre illustre le courage et la détermination dont ne cesse de faire preuve la journaliste et réalisatrice du documentaire White Torture. Dans son livre du même nom, elle dénonce les violences sexuelles subies par les femmes détenues. Un combat qu’elle continue de porter depuis la prison d’où elle écrit régulièrement des lettres qui informent le monde des terribles conditions de vie des prisonniers.

RSF publie les mots de Narges Mohammadi, adressés en 2022 au public du prix pour la liberté de la presse de l’organisation, et qui continuent de résonner aujourd’hui.

Reporters sans frontières

Je suis très heureuse que vous me donniez l’occasion de vous écrire un message, et je suis fière que ce message soit entendu par les activistes de la liberté d’expression.

J’écris ce message entourée de plus de 60 prisonnières politiques, à la prison d’Evin, à l’heure où mon pays est submergé par les manifestations et les soulèvements populaires, ainsi que par la répression et la violence du gouvernement.

Depuis des années, le peuple iranien paye le prix fort pour affirmer ses droits fondamentaux, pour lutter contre l'autoritarisme et la théocratie. Mais malheureusement, au lieu de répondre aux demandes du peuple, le gouvernement a recours à la répression, aux exécutions sommaires, à l’emprisonnement, aux arrestations, aux licenciements - notamment au sein de l’Education - à la torture et à des peines de prison à l’isolement pour arracher des aveux sous la contrainte et sans fondement, pour les émissions télé, puis jugés par des tribunaux illégaux et inféodés aux forces de sécurité. La suppression des femmes fait partie de l'identité, de l'idéologie et de la stratégie du gouvernement religieux répressif.

C’est pour cela que nous assistons aujourd'hui à des soulèvements et des manifestations pour réclamer une vraie transition de la République islamique d'Iran et tenter de restaurer sa démocratie et ses droits humains.

Aujourd'hui, on en est arrivé à un point où des femmes perdent la vie pour avoir affirmé leur droit de choisir leurs vêtements. Comment, dans ce contexte, parler de liberté d'expression ? Dans un pays où les hommes et les femmes passent des années à réclamer la liberté d'exprimer leurs opinions, parler de liberté tient du rêve.

Dans ce pays, au beau milieu de toutes les souffrances, toutes les peurs et tous les espoirs, alors qu'après des années d'emprisonnement, je suis de nouveau derrière les barreaux et que je ne peux même plus entendre la voix de mes enfants, c’est le cœur plein de passion, d'espoir et de vitalité, c’est pleine de confiance dans la réalisation de la liberté et de la justice dans mon pays que je passerai du temps en prison.

Ce que nous souhaitons, c’est la victoire, notre victoire, celle de vaincre l’autoritarisme pour toujours dans l’histoire de notre pays, et d’accéder à la démocratie et aux droits humains, ainsi qu’à une société civile forte et puissante.

Nous avons besoin de force pour vaincre, une force qui ne peut que croître en solidarité et en soutien de la part du monde entier. Et ce que je demande est un soutien concret, des actions pour libérer les prisonniers politiques et les activistes civils, et une opposition internationale à la peine de mort pour les manifestants.

Les mouvements sociaux sont capables de donner du pouvoir à la société civile et à l’espace public, par lesquels passent l’accomplissement de la démocratie. Mon message ? Écouter la volonté du peuple iranien pour une transition du système autoritaire, et la restauration de la démocratie et des droits humains. Je remercie tous ceux qui, en Iran, font tout ce qu’ils peuvent pour informer sur ce qu’il s’y passe. Aujourd’hui, nombre d’entre eux sont en prison ou subissent des pressions.

Ayons l’espoir de vaincre.”

Narges Mohammadi, depuis la prison d’Evin

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